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« L’urbex », à la découverte des bâtiments abandonnés de Québec

1 février 2017 - 14:25

Christophe pratique l'exploration urbaine depuis deux ans. Crédit photo : LT

Christophe pratique l'exploration urbaine depuis deux ans. Crédit photo : LT


Louis Tanca, Manon Le Roy Le Marrec

Popularisée dans les années 1990, l’« exploration urbaine » connue sous le sigle : urbex, de l’expression anglaise urban exploration, consiste à se balader dans des lieux abandonnés pour les immortaliser en photo avant qu’ils ne disparaissent. Québec n’échappe pas au phénomène.

« Je vais vous emmener dans un spot bien connu des urbexeurs du coin », nous rassure Christophe, notre guide pour une séance d’exploration urbaine au coeur de Québec. La voiture s’éloigne doucement de Sainte-Foy. Où se trouve donc ce fameux bâtiment abandonné : dans une zone désindustrialisée, à la campagne, en bord de route ? Et bien non. Loin des clichés, c’est au coeur d’un quartier résidentiel, non loin de l’Université Laval.

Notre jeune chauffeur de 20 ans nous prévient d’ailleurs : « On va essayer d’être discrets et de pas se faire voir des voisins » qui pourraient appeler la police pour violation de propriété privée. L’établissement abandonné est immense : il s’agit d’un ancien couvent, inhabité depuis 2008. Une clôture renforcée l’entoure ; et des panneaux indiquent un système d’alarme et de vidéo-surveillance. Pas suffisant pour faire rebrousser chemin à Christophe, qui aperçoit des traces de pas au loin dans l’épaisse couche de neige qui entoure l’édifice. En se rapprochant des marques, on remarque d’ailleurs un trou proprement découpée dans le grillage, suffisamment grand pour s’y faufiler. C’est parti pour une séance d’urbex.

Voici ci-dessous la vidéo de l’exploration du couvent avec Christophe, et où sont également ajoutés des propos sur l’origine de l’urbex de Jarold Dumouchel, créateur d’Urbex Playground.

Le riche patrimoine abandonné de la capitale

À Québec, on trouve de « nombreux bâtiments religieux abandonnés » selon Christophe qui parcourt régulièrement la ville. Des édifices « pas comme les autres », qui plaisent particulièrement aux urbexeurs.

Les autres sortes de bâtiments qu’on peut trouver par ici ressemblent à ceux qu’on peut voir à travers toute l’Amérique du Nord : des usines désaffectées, des écoles désertes, des petits commerces à l’abandon… Dans le centre-ville, on trouve aussi beaucoup de maisons « traditionnelles » inhabitées depuis des années.

Ce riche patrimoine n’est pas perdu. De nombreux urbexeurs québécois tentent de lui redonner vie à travers leurs photographies. Sur Facebook, des communautés locales d’explorateurs se sont créées. Sur des sites web (comme Urbex Playground ou Urbex Québec), on trouve de nombreuses informations sur ces lieux.

Un autre couvent abandonné, au nord de Québec. ©VZLU

Un autre couvent abandonné, au nord de Québec. Crédit photo : VZLU

Des ruines, des photos et des histoires

Christophe préfère lui pratiquer l’exploration urbaine avec ses amis plutôt qu’en solo. Cela fait deux ans qu’il pratique l’urbex :

« Au départ, on allait juste de temps en temps dans des bâtiments abandonnés entre copains, explique t-il, C’était pour s’amuser, je prenais pas trop de photos. Maintenant, toujours avec les mêmes amis, il nous arrive de partir des journées entières pour faire de l’urbex. On est prêt à faire plusieurs heures de routes pour découvrir de nouveaux lieux ! »

Christophe, en train de prendre une photo d'urbex. Crédit photo : LT

Christophe, en train de prendre une photo d’urbex. Crédit photo : LT

Désormais Christophe trimballe son appareil partout avec lui. Sur son compte Instagram @urbex.quebec, il publie ses meilleurs clichés de restaurants, d’églises ou d’entreprises abandonnées. Le jeune québécois apprécie aussi s’informer sur l’histoire des bâtiments.

« Il arrive parfois de tomber sur un motel en très mauvais état ou une usine complètement vide, raconte-t-il, Mais souvent, il y a des histoires très intéressantes derrière ces édifices. Je me rappelle par exemple d’une maison qui avait autrefois abrité une secte. Il y avait une ambiance bizarre et des objets étranges, on imaginait très bien le passé du lieu. »

Ci-dessous, une photo du couvent que nous avons visité, avant et après son abandon.

En France, un livre sur l’urbex, racontant les histoires d’une cinquantaine de bâtiments abandonnés, a d’ailleurs connu un certain succès médiatique, exposant l’exploration urbaine dans des médias aussi divers que France Inter, Elle ou Slate.

« L’histoire des lieux, écrite sur les murs »

Certains ne font d’ailleurs de l’urbex que pour s’imprégner des lieux. D’autres sont à la recherche de reliques du passé : des jouets d’enfants oubliés, du mobilier d’époque, de vieux vêtements… D’autres explorateurs sont plus attirés par le fait que la nature reprenne le dessus sur le béton au fur et à mesure que le temps passe.

Attiré par tout ce qui touchait au « paranormal » depuis tout petit, Kevin est lui naturellement tombé dans l’urbex très jeune.

« Près de chez moi, se rappelle-t-il, il y avait une maison abandonnée. J’ai toujours été attiré par l’histoire qui se cachait derrière elle et j’y suis allé plusieurs fois. J’ai découvert plus tard sur Internet que d’autres personnes faisaient la même chose que moi et ça m’a encouragé à continuer. Derrière chaque bâtiment abandonné, il y a des histoires : des faillites, des crimes, des départs précipités… On retrouve l’histoire des lieux écrite sur les murs. »

Mais au-delà de la curiosité, du goût de l’aventure et de se faire peur, ce qui réunit la communauté urbex, c’est la photo. Kevin en prend aussi, sur son compte Instagram. Voici une des photos de bâtiment abandonné qu’il a posté :

Une photo publiée par KC (@kequickkev) le

Plus que des explorateurs, une communauté

Jarold Dumouchel est le fondateur de Urbex Playground, l’une des communautés d’explorateurs les plus développées et connues du pays. Ce montréalais explique qu’Internet a considérablement développé la pratique de l’urbex, notamment depuis l’apparition des réseaux sociaux.

« Internet a accéléré grandement la diffusion des photos et par conséquent, des adresses des lieux. Via Instagram ou Facebook, beaucoup d’explorateurs sont à la recherche d’une soudaine popularité. »

Mises en garde contre les dégradations

Pour Jarold Dumouchel, la popularisation du phénomène urbex comporte un gros inconvénient :

« Peu nombreux sont ceux qui prennent des précautions afin de préserver les lieux abandonnés. »

Des dérives qui ternissent l’image de l’exploration urbaine. Beaucoup de propriétaires et de membres des autorités publiques considèrent l’urbex comme de la violation de propriétés privées ou de la dégradation. En plus d’être passible de poursuites judiciaires, l’urbex est également une pratique dangereuse. De par leur abandon et leur manque d’entretien, certaines fondations sont très fragiles, voire inflammables. Et l’hiver, la neige et la glace peuvent facilement blesser un explorateur imprudent. Jarold Dumouchel évoque ces risques :

« L’actualité recense régulièrement des accidents, parfois mortels, d’explorateurs ayant pris un risque de trop. Les demandes d’autorisation demeurent, à ce jour, la meilleure façon de se prémunir d’une certaine garantie. Les propriétaires peuvent parler de la fragilité de certaines portions du bâtiment, par exemple. Et il ne faut jamais pratiquer seul. Vous ne voulez pas être seul dans une usine abandonnée en cas de blessure. »

C’est pour cela qu’à chaque séance d’urbex, le montréalais se plie à 4 règles fondamentales :

  • Ne rien voler
  • Ne rien déplacer
  • Laisser tout en état
  • Ne pas diffuser l’adresse

 

Note de l’éditeur : ce reportage a remporté le Prix « coup de coeur » du jury des Prix du Devoir de la presse étudiante – 2017