Depuis 2004, les Casques Bleus, force de maintien de la paix des Nations Unies, sont présents à Haïti. Souvent critiqués, leur capacité d’action est en grande partie freinée par la réalité du terrain.

Au sortir de la deuxième Guerre mondiale, les grandes puissances ont créé l’Organisation des Nations Unies (ONU) comme garante de la paix mondiale. Lourde tâche. Sur le terrain, les idéaux de 1945 ont vite été balayés par un triste réalisme. L’Onu n’a su arrêter nombre d’atrocités, tel le génocide rwandais de 1994. Le fait est que le bon fonctionnement de l’Onu dépend des bonnes volonté et coordination de ses États membres, lesquels ont des intérêts divergents.

Aujourd’hui, ils sont un enjeu géopolitique. De grands pays peuplés tels l’Inde, le Pakistan et le Brésil fournissent des Casques Bleus. Ils cherchent ainsi à influencer leurs candidatures de membres permanents d’un éventuel Conseil de sécurité élargi, potentiellement refondé pour mieux refléter l’équilibre Nord-Sud et la géopolitique du XXIe siècle. Dans cette même optique, Ottawa étudie l’idée de prendre le relais du Brésil à la tête de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah).

Face aux critiques sur ses dysfonctionnements, l’Onu s’est récemment penchée sur une question d’ordre existentiel : comment ses Casques Bleus ont-ils réagi lorsque des civils ont été attaqués en zone de conflit ? La réponse, selon un rapport interne : les Casques Bleus feraient mal leur travail. Malgré des règles d’engagement claires (voir figure ci-dessous), le maillon de la chaine est brisé. Entre 2010 et 2013, dans 10 des 13 pays où ils étaient présents pour assurer la paix, les Casques Bleus n’ont pas voulu protéger les civils lorsque l’usage de la force était requis pour le faire.

La chaine des activités des Casques Bleus est "brisée"
La chaine des activités des Casques Bleus est « brisée »

Un mandat prolongé jusqu’en 2017

Dans le monde, il y a 100 000 Casques Bleus en exercice, lesquels proviennent en grande partie des pays en voie de développement. Les budgets d’opération, en revanche, proviennent des pays riches, les donateurs. D’où les tensions dans les couloirs de l’Onu à New York . Les salaires des Casques Bleus n’ont pas augmenté depuis dix ans, alors que leur budget totalise $8 milliards, un niveau record. On parle de l’augmenter à $8,5 milliards pour remplir les mandats en cours.

En Haïti, la Minustah a été créée en 2004 dans le but d’aider le gouvernement provisoire à garantir la sécurité et la stabilité, d’assurer le suivi, la restructuration et la réforme de la Police nationale haïtienne, d’aider au rétablissement et au maintien de l’état de droit, de protéger le personnel de l’Onu ainsi que les civils, d’appuyer les processus politiques, d’aider à la tenue d’élections, et d’aider le gouvernement à appuyer les droits de l’Homme. La Mission dispose de 6700 militaires, 1622 agents de police, 550 civils et 150 volontaires, tous étrangers, hormis 1000 civils locaux embauchés.

En 2010, alors qu’Haïti semblait lancée sur la bonne voie de la stabilisation, le séisme est venu tout raser. 220 000 personnes sont mortes, dont 102 de l’Onu, le pire cataclysme de l’histoire du pays, et de l’Organisation. Avec 1,5 million de sans-abris et un gouvernement en ruines, l’Onu a prolongé le mandat de la Minustah. Soudain, 4000 ONG ont débarqué sur le terrain pour venir en aide aux sinistrés.

Les Casques Bleus se sont mis à opérer aux marges de la légalité, selon leurs propres règles et visées. « La coordination de la distribution des aides provenant de l’étranger incombe à l’Etat haïtien, et c’est bien là que le bât blesse. Les autorités semblent n’avoir aucun plan logistique précis », explique Patricia Jolly dans son article du Monde du 15 octobre.

Alors que le pays se relevait à peine du séisme, il est frappé tout récemment par l’ouragan Matthew. 2,1 millions d’Haïtiens sont aujourd’hui affectés, dont 750,000 requièrent une aide urgente. Le 15 octobre dernier, Ban Ki-moon, le Secrétaire Général sortant, s’est rendu à Haïti pour prolonger jusqu’en avril 2017 le mandat de la Minustah. Il demande $120 millions d’aide d’urgence supplémentaire aux pays donateurs.

Le cas des casques bleus népalais

Les critiques actuelles de l’Onu pointent le doigt sur un manque de transparence et de reddition de compte que le nouveau Secrétaire Général, António Guterres, devra confronter. En 2010, le choléra est apparu en Haïti et a fait 10,000 morts. Il s’est avéré que des Casques Bleus népalais déversaient leurs excréments humains dans le fleuve Artibonite, contaminant ainsi le plus important cours d’eau potable de Port-au Prince, la capitale. Mais l’Onu a tardé pendant des années à accepter cette explication, pourtant bien documentée, de la propagation de l’épidémie. C’est ce déni d’avouer la faute qui a ralenti la réponse de la communauté internationale et mis à mal la gestion de la réparation des systèmes déjà rudimentaires de traitement des eaux usées. L’épidémie s’est propagée du fait de cette gestion négligente de la crise sanitaire. Les Casques Bleus Népalais, pourtant, n’ont pas été inquiétés ni reçu de réprimandes pour leur bavure irresponsable aux conséquences mortelles.

Ainsi, l’Onu se laisse-t-elle ouverte à la critique sur son manque de professionnalisme pour faire face aux crises et conflits qu’elle s’est donnée le mandat et les moyens de régler. Il demeure toutefois difficile d’investiguer sur l’inconduite des Casques Bleus, car dès lors qu’un pays contribue aux troupes au maintien de la paix sur un théâtre étranger, celui-ci exige en contrepartie d’avoir le dernier mot sur l’évaluation de leur conduite. L’Onu se laissera vulnérable à des accusations de conflits d’intérêts et d’hypocrisie dès lors qu’elle exige de ses États membres de respecter les mêmes Droits de la personne qu’elle permet à ses Casques Bleus de bafouer dans l’impunité.