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Média-école des étudiants en journalisme

Pénurie d’enseignants : quelle place pour la formation pédagogique ?

18 septembre 2019 - 17:09

Édifice des Sciences de l’éducation, Campus de l’université Laval, 2019 (Crédit photo: Katy Desjardins)


Katy Desjardins, Léa Harvey

Longtemps craint par les acteurs du milieu, le manque de professeurs s’est fait ressentir de manière criante lors de cette rentrée, incitant le ministre Roberge a mettre en place une solution temporaire : permettre aux titulaires d’un baccalauréat d’enseigner au primaire ou au secondaire sans brevet d’enseignement. La solution proposée par le ministre permettrait aux commissions scolaires de recruter des enseignants dans un plus grand bassin avec des candidats ayant différents parcours.

Toutefois, au début de leur tâche, ces nouveaux professeurs n’auront pas suivi la formation pédagogique classique que l’on retrouve dans tout baccalauréat en enseignement. Les acteurs du milieu se demande si ces lacunes en pédagogie, dans un contexte scolaire qui est peu évident pour ses propres jeunes diplômés, pourraient compromettre un bon apprentissage de la matière chez les jeunes du primaire et du secondaire qui auront ces enseignants? 

« Nous nous tirons collectivement dans le pied »  

Sur cette question, la professeure au département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage, Christine Hamel, spécialisée dans la pédagogie de l’enseignement, croit qu’il est faux de penser que n’importe qui a la capacité de devenir enseignant, même si la personne en question maîtrise bien son sujet d’étude.

«  C’est un métier exigeant et même après 4 années de formation universitaire, plusieurs contenus et concepts demeurent à approfondir pour bien réussir en enseignement et y être efficace. » 

– Christine Hamel

Elle croit aussi que le manque de formation pédagogique n’aidera pas non plus ces nouveaux enseignants à persévérer dans le métier : « Les programmes de formation au Québec contiennent plus de 700 heures de stage et,  malgré cela, le taux de rétention dans la profession n’est pas très glorieux. » 

Madame Hamel est d’avis que ces nouveaux professionnels pourraient poser davantage problème au primaire. En effet, l’enseignement secondaire tourne, la plupart du temps, autour d’un seul sujet. Toutefois, l’éducation au primaire demande la maîtrise de nombreux concepts et disciplines. « Je crois que nous nous tirons collectivement dans le pied si nous faisons ce choix, explique madame Hamel. Il y plusieurs domaines d’apprentissage à maîtriser et il s’agit de l’enseignement de fondements disciplinaires aux plus jeunes enfants de notre société. Il ne faut pas faire d’erreur à ce niveau et nous avons besoin de spécialistes de l’apprentissage pour y parvenir ». 

Peut-être en théorie, mais pas en pratique

Pourtant, même avoir suivi une formation en pédagogie n’est pas une garantie que les nouveaux enseignants seront nécessairement mieux préparés face à une classe.

Les cours de pédagogie prennent effectivement une place importante dans le cursus des différents baccalauréats en enseignement. Or, la théorie y est grande : « On n’a pas de cours où on nous montre le programme [de français] en tant que tel ou la progression des apprentissages. […] On arrive en stage et on est un peu démuni au début. Il faut faire nos propres recherches. »  raconte Émilie Sullivan, une jeune diplômée du baccalauréat en enseignement du secondaire – français, langue première. 

Madame Sullivan pense plutôt que ce sont les stages qui sont vraiment utiles et qui contribuent à bien former les jeunes enseignants, du moins dans son champ d’études.

« C’est en arrivant en stage qu’on apprend le plus. C’est en arrivant dans le milieu, en parlant avec nos enseignants associés, nos collègues. » 

– Émilie Sullivan, diplômée en enseignement du secondaire

Même si la pédagogie n’est pas l’élément le plus formateur du bac, selon les futurs enseignants, on outille quand même les étudiants afin qu’ils réussissent à enseigner dans un contexte scolaire où la gestion de classe prend souvent de plus en plus de place sur la matière. C’est effectivement ce qui fait dire à Madame Sullivan que la mesure du ministre Roberge n’est peut-être pas la meilleure : « On doit faire de la gestion de classe, les élèves avec des difficultés sont intégrés aussi à nos classes. Je ne pense pas que quelqu’un avec un baccalauréat uniquement [non spécialisé en enseignement] puisse enseigner. »

Répartition des tâches de gestion de classe. Schéma de Frédéric Sauvé, 2012

Lueur d’espoir pour le système scolaire

Malgré la pénurie de professeurs qui affecte les commissions scolaires de la province, il semblerait que le problème soit en voie de se régler dans les prochaines années. En effet, les inscriptions au baccalauréat en enseignement dans les universités québécoises sont en hausse cette année selon celle-ci. La promesse de hausses salariales, l’offre de compensations financières et les perspectives d’emploi intéressantes qui ont beaucoup été médiatisées dans les derniers mois pourraient, en partie, expliquer cette hausse selon Serge Striganuk, président de l’ADEREQ, l’association qui regroupe les doyens des facultés des sciences de l’éducation des universités québécoises.

Le réseau scolaire du Québec devra donc prendre son mal en patience et attendre encore quelques années afin de profiter de cette vague de jeunes enseignants prêts à l’ouvrage. 

En attendant, si les établissements scolaires eux-mêmes ont de la difficulté à pourvoir leurs nombreux postes d’enseignants, ils peuvent toutefois être certains que leurs classes, elles, seront remplies d’ici les prochaines années. En effet, au moins jusqu’en 2028, on peut s’attendre à une hausse constante du nombre d’élèves dans les écoles du Québec.