Jean-Audrey Chabot-Chartré souhaite devenir travailleur autonome à cause de la discrimination qu'il a subi sur le marché du travail. (Crédit photo: Erika Bisaillon)

En juin 2019, le ministre du Travail a dévoilé la Stratégie nationale pour l’intégration et le maintien en emploi des personnes handicapées 2019-2024 qui vise à réduire le problème de la pénurie de main-d’œuvre qui sévit au Québec en renforçant le recours aux travailleurs en situation de handicap. Cependant, selon l’organisme ÉquiTravail, les employeurs demeurent réticents à embaucher des personnes en situation de handicap. Sur le marché du travail, la discrimination et les stéréotypes persistent.

Lors de la Semaine québécoise des personnes handicapées qui a eu lieu du 1er au 7 juin 2019, le gouvernement du Québec a annoncé injecter plus de 238,5 millions de dollars sur cinq ans afin de mettre en œuvre les 33 nouvelles mesures de la Stratégie nationale pour l’intégration et le maintien en emploi des personnes handicapées. Dans un contexte de vieillissement de la population et de rareté de la main-d’œuvre, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, s’était engagé dès sa nomination à pallier ce manque, en faisant appel aux bassins de la population qui sont sous-représentés sur le marché du travail. Il souhaitait réduire l’écart entre le taux d’emploi des personnes avec et sans handicap, en estimant à ce moment-là qu’un bassin potentiel de
 250 000 travailleurs pourraient intégrer le marché du travail. 

 

Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. (Crédit Photo : Assemblée nationale du Québec).

 

Par le fait même, le gouvernement a haussé de 500 personnes les travailleurs éligibles au Contrat d’intégration au travail, qui permet aux entreprises d’obtenir une subvention. Les entreprises peuvent ainsi recevoir une aide financière afin d’adapter leur environnement de travail aux besoins des travailleurs embauchés. Le gouvernement du Québec souhaitait également réduire son écart avec les autres provinces, en ce qui a trait à l’insertion sur le marché du travail. En effet, à l’échelle canadienne et internationale, de nombreuses instances ont adopté des plans d’action visant à favoriser l’intégration professionnelle et sociale des personnes en situation de handicap. Toutefois, le Québec demeure l’une des provinces canadiennes où l’insertion est la plus basse. Enfin, la participation au marché du travail des personnes handicapées semble un enjeu qui s’inscrit en cohérence avec les orientations gouvernementales en matière de lutte contre la pauvreté et en continuité avec le Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale 2017-2023.

Pour la période de 2017 à 2026, le gouvernement estime que plus de 1,4 million de postes seront à pourvoir, dont plus de 80 % provoqué par des départs à la retraite. L’un des défis les plus pressants pour le Québec est donc de s’assurer que les emplois disponibles aujourd’hui et au cours des prochaines années seront pourvus. Le contexte actuel est donc favorable à l’insertion professionnelle des personnes handicapées.

Données du Ministère du Travail

Cependant, malgré l’existence de nombreux programmes de subventions, force est d’admettre que les difficultés et les obstacles à surmonter afin d’accéder au marché du travail sont toujours présents pour des personnes ayant des limitations en matière de vie active. En effet, il s’agit d’un des bassins de main-d’œuvre les plus défavorisés sur les plans de la formation (ces personnes ont souvent un taux de diplomation plus bas que le reste de la population) et de l’emploi. De ce fait, ce sont les personnes les plus touchées par la pauvreté et par l’exclusion sociale.

Selon un rapport produit par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), un des problèmes systémiques auxquels le Canada fait face concernant les personnes en situation de handicap est le « nombre trop restreint de procédures systématiques de dépistage et d’intervention précoces pour empêcher le décrochage du marché du travail, lequel est souvent à l’origine d’une longue dépendance aux prestations ».

 

              Données: Statistiques Canada, Enquête canadienne sur l’incapacité, 2017.

 

En effet, on observe des écarts défavorables aux personnes ayant une incapacité tant chez les hommes que chez les femmes, et ce, dans tous les groupes d’âge. Michel Mercier, docteur en psychologie et professeur émérite de l’Université de Namur en Belgique, a donné une conférence à l’Université Laval au début du mois de novembre sur les enjeux des politiques d’emploi en matière de handicap. Pur lui, une femme handicapée subit une double discrimination sur le marché du travail. De manière générale, la société est portée à infantiliser ou à mépriser les personnes en situation de handicap, ce qui provoque un malaise causé par un sentiment d’impuissance.

 

Michel Mercier est professeur émérite à l’Université de Namur en Belgique. Il concentre ses recherches sur l’intégration des personnes handicapées dans la société. (Crédit photo: Université de Namur)

 

Monsieur Mercier explique que trop souvent ce sont des techniques palliatives qui sont mises de l’avant, comme par exemple des lois qui ne sont pas appliquées adéquatement. Le droit du travail est réformé petit à petit, mais il estime qu’il ne sera jamais réellement transformé pour s’adapter aux besoins de ce bassin de travailleurs. Il explique que se rendre à la simple étape de l’entrevue est déjà un affranchissement en soi, puisqu’ils sont largement discriminés.

 

Pourcentage de personnes convoquées à une entrevue, selon la catégorie. (Données: Jean-François Amadieu, 2004)

 

Parmi les obstacles qui restent à surmonter, le principal demeure celui de la discrimination chez les employeurs et les employés. Selon André Parent, directeur des services cliniques, une équipe de travail est une micro société, où différentes visions des handicaps cohabitent. Un employeur peut bien engager une personne à mobilité réduite, mais si l’équipe de travail n’a pas la même ouverture d’esprit, un éventuel problème s’installe.

Les employeurs doivent donc adapter leur gestion des ressources humaines et pratiquer une gestion prévisionnelle dans le présent contexte de pénurie de main-d’œuvre. Toujours selon M. Parent, les mesures d’adaptation mises en place actuellement pour le recrutement et la rétention de personnel peuvent s’avérer favorables à l’intégration de personnes handicapées dans les entreprises, mais encore faut-il qu’elles en aient la volonté.

Jean-Audrey Chabot-Chartré vit avec une dégénérescence oculaire depuis son jeune âge. S’il n’a pas nécessairement constaté de différence dans la manière dont il est traité par les employeurs, il a cependant dû modifier son rythme de vie. Grand amateur de jeux vidéos, il ne peut maintenant plus jouer à ses jeux durant son temps libre. Malgré la détérioration de sa vue, il continue d’utiliser son ordinateur, notamment grâce à son ouïe.

Il a également mis sur pied une chaîne YouTube, dans laquelle il témoigne de son quotidien ainsi que de son cheminement  personnel.

Malgré ses limitations visuelles, Monsieur Chabot-Chartré a cumulé plusieurs emplois. Il a notamment été serveur pour le restaurant dans le noir, Ô 6e Sens. Il a également réalisé des sondages téléphoniques à l’Université Laval et aidé à la conception de la page internet de sa municipalité, Armagh dans la municipalité régionale de comté de Bellechasse. Il est présentement amuseur public dans le Vieux-Québec et à Montréal en tant que claviériste.

 

 

Contrer la pénurie de main-d’œuvre

« C’est sûr qu’avec le phénomène de pénurie de main-d’œuvre [la stratégie gouvernementale] favorise l’intégration en emploi. Ça nous aide dans tout ce qui a trait à la sensibilisation qu’on peut faire auprès des employeurs, parce que les besoins sont plus grands. Je crois que c’est définitivement positif pour la clientèle », admet Caroline Pouliot, coordonnatrice aux communications de l’organisme canadien SPHERE, dont le mandat est de faciliter l’accès à l’emploi aux personnes en situation de handicap professionnel, résultant d’une condition physique, mentale ou intellectuelle particulière.

Le même optimisme se fait sentir auprès de l’organisme ÉquiTravail, dont le mandat est d’aider les personnes en situation de handicap à intégrer le marché du travail et à s’y maintenir. Leurs clients ont différents handicaps : santé mentale, autisme, déficience intellectuelle et difficultés d’apprentissage. Selon André Parent, il existe plusieurs solutions qui peuvent être misent en place dans un milieu de travail pour diminuer l’aspect handicapant de la personne : horaire adapté, supervision accrue, tâches prédéterminées, etc. Mais d’abord et avant tout, il souligne qu’il faut comprendre le besoin en main-d’œuvre de l’employeur : « Il faut créer un bon match entre les besoins différents de l’employeur et du client, et faire en sorte que c’est gagnant-gagnant de part et d’autre ».

Selon M. Parent, plusieurs employeurs des secteurs où le manque de main-d’œuvre est criant (restauration, commerce au détail et manufacturier) font appel à leurs services. En l’espace de trois mois, il est possible de placer une personne en situation de handicap dans un emploi d’un secteur en demande. « Quand on approche les employeurs qui ont besoin de main-d’œuvre, on leur dit qu’on est capable de combler leurs besoins, parce qu’on a une clientèle qui est capable de faire le travail. » Selon lui, ce que recherchent les employeurs, c’est avant tout la stabilité et la fiabilité de leurs employés, et il est convaincu que sa clientèle possède ces qualités.

 

André Parent travaille chez ÉquiTravail en tant que directeur des services cliniques. (Crédit photo: Université Laval)

 

Le placement de personnes en situation de handicap au sein d’un milieu de travail standard est très populaire. D’ailleurs, le budget régional alloué au Contrat d’intégration au travail, une mesure gouvernementale destinée à faciliter l’embauche et le maintien d’une personne handicapée dans un milieu de travail standard, est déjà épuisé jusqu’au 1er avril 2020. M. Parent voit cela comme une bonne nouvelle : « Cela illustre qu’on l’a utilisé et qu’on a permis à des personnes en situation de handicap à obtenir un emploi grâce à cette mesure. »

M. Parent assure que les travailleurs bénéficiant de ce fonds ne perdront pas leurs emplois, mais l’organisme ne peut pas accepter les demandes de nouveaux clients pour ce fonds. Malgré tout, il admet qu’il existe une certaine réticence de la part des employeurs à embaucher des personnes en situation de handicap. Il estime que sur dix employeurs que l’organisme va contacter, un seul acceptera de collaborer, ce qui ne signifie pas non plus que cela aboutira à un contrat de travail. Plusieurs raisons expliquent cette réticence:

« Les employeurs nous disent que c’est trop compliqué et qu’ils n’ont pas le temps d’accommoder un employé en situation d’handicap. Certains ont aussi leurs préjugés, et ils se demandent si ça peut être dangereux d’embaucher des personnes avec des problèmes de santé mentale, ou si des personnes atteintes d’autisme vont faire des crises. »

André Parent, directeur des services cliniques de l’organisme ÉquiTravail

Il ajoute qu’il y a encore beaucoup de promotion et de sensibilisation à faire. Toutefois, il constate au fil des ans une plus grande ouverture d’esprit: « Je pense qu’il y a un mouvement de société qui fait en sorte que les mentalités changent. »