Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

L’employabilité à l’épreuve du casier judiciaire

20 janvier 2020 - 09:00

Les détenus ne sont pas certains de disposer d'un dispositif d'aide aide à la réinsertion dans l'emploi, pourtant en place au Québec. Crédit photo: Victor Lhoest


Victor Lhoest

Se réinsérer dans la société et retrouver un emploi est un défi pour les contrevenants sortant de prison . Pour  identifier et  lever les obstacles auxquels ils font face, la c haire de recherche en réinsertion sociale des personnes contrevenantes du Québec,  dirigée par la professeure Elsa Euvrard à l’Université Laval, a obtenu récemment un financement de 825 000 $ qui devrait lui permettre d’adapter au mieux la remise en liberté parfois chaotique des contrevenants qui ont purgé leur peine.

Selon Elsa Euvrard qui dirige le projet, le sera de parvenir à réintégrer ceux qui échappent aux dispositifs d’accompagnement à la sortie de prison. Les propos d’Elsa Euvrard, en charge du programme de recherche, sont clairs à ce sujet : « Il faut essayer de connaître au mieux les personnes tant qu’elles sont encore dans le circuit judiciaire, pour pouvoir les outiller au mieux ». La chercheuse explique le problème : « une fois que la peine de la personne est finie, elle n’a plus de comptes à rendre ».

Toutefois, le détenu est toujours suivi et encadré dans sa réinsertion : « Les Services de réinsertion sociale du Québec, regroupent tous les organismes communautaires qui travaillent avec les personnes contrevenante », assure Elsa Euvrard, qui veut : « S’intéresser à toutes les étapes du parcours. Sensibiliser tous les acteurs, même les avocats et les juges. ».

Elsa Euvrard s’intéresse également au modèle d’incarcération dans les pays scandinaves :« Il y a des prisons ouvertes, souvent prises pour modèle » Crédit photo : Victor Lhoest

La peine de prison se divise en tiers et en sixièmes. Chacune de ces étapes de la peine ouvrent des possibilités de parcours de réinsertion pour les prisonniers. Au sixième de la peine, le détenu peut obtenir la permission de sortir à des fins probatoires. Il existe six types de permission de sortir, qui n’ont pas toutes le même objectif : activité extérieure à l’établissement, raison médiale, ou événement familial majeur (décès d’un parent, mariage d’un enfant… ) font partie des éléments pour justifier l’application d’une permission de sortie. Le passage en maison de transition fait également partie des outils de ce dispositif.

En travaillant avec les organismes à vocation de réinsertion sociale, les recherches menées à l’Université Laval vont s’appuyer sur l’expérience du terrain de ces professionnels et l’enrichir avec diverses contributions de chercheurs : « on travaille avec des chercheurs qui peuvent nous donner accès à des bases de données, ou encore avec des étudiants qui donnent de leur temps », s’enthousiasme la titulaire de la chaire de recherche.

Accompagner la transition avec l’extérieur

Valérie Girard, superviseuse clinique de la maison de transition Le Pavillon, décrit le parcours des résidents avant d’arriver en maison de transition : « Avant la fin de sa peine, le détenu est orienté par un agent des services correctionnels (ASC), qui surveille le prisonnier encore écroué. Puis il sera évalué par un agent de probation qui va analyser le profil du détenu. »

Isolée, la maison de transition C.R.C. le Pavillon est reliée par deux lignes de bus vers le centre-ville, avec une moyenne de un bus par heure en semaine. Crédit photo : Victor Lhoest

Les besoins et les risques propres à chaque individus seront évalués par l’agent de probation : « Il va noter les facteurs de risques et les besoins de la personne », explique Valérie Girard. Toutefois certains résidents viennent aussi de leur propre initiative : « On les appelle les Dépannages. C‘est quelqu’un qui est en probation mais qui, à un moment donné, sent qu’il a besoin de soutien », précise la superviseuse. Il faut donc que le client soit suivi par la justice, au moins à des fins de mise à l’épreuve « n’importe qui ne peut pas venir en maison de transition, il faut qu’il y ait un suivi au long de la probation », rappelle Valérie Girard.

En semi-liberté

La maison de transition CRC Le pavillon offre un environnement loin de verticalité minéralogique des prisons. Les résidents sont considérés comme des clients. Ils peuvent circuler rapidement entre leur chambre et le réfectoire, disposent de leurs clés et peuvent sortir sils informent les intervenants de leur trajet du jour. « Il y a un encadrement de base, il y a des heures à respecter et un couvre-feu, on doit aussi savoir où ils sont, ils doivent se rapporter », résume Valérie Girard.

Avant de sortir, les résidents écrivent leur nom. En rentrant, les intervenants vérifient que tout se soit bien passé. Crédit photo: Victor Lhoest

L’établissement a donc des règles mais se veut surtout – comme son nom l’indique – être un lieu de transition pour réussir à « rendre les personnes le plus fonctionnelles possible », soutient la superviseuse. « On peut comparer notre établissement à une semi-liberté », fait ressortir Valérie Girard.

 

 

L’entrée en maison de transition est assez rare. Moins de 10 % des détenus obtiennent une permission de sortir. Ce chiffre a considérablement diminué depuis la fin des années 1990 puisqu’ils étaient environ 50 % à avoir une permission de sortie.

Le passage en maison de transition n’est qu’une mesure de permission de sortie parmi cinq autres. Les objectifs à atteindre pour chaque résident sont personnalisés et fixés avec un conseiller attitré : « Le résident a un plan d’action, qu’il doit accomplir pendant son séjour », certifie la superviseuse clinique.

Au cours de son séjour, le résident peut faire des activités, notamment en cuisine dans le cadre d’un atelier en santé mentale. Crédit photo: Victor Lhoest

Revenir vers l’emploi

Le retour à l’emploi, quand il est défini comme un objectif du plan d’action, est variable selon le profil des anciens détenus : « Pour certain, qui on fait peu de temps en détention, leur employeur les attend jusqu’à la fin de leur détention », spécifie Valérie Girard mais il y en a qui n’ont jamais travaillé. S’ils sont tout de même jugés aptes à l’emploi : « On fait souvent appel à l’organisme La jonction » convient-elle.

Martine René reconnaît que l’insertion des personnes contrevenantes sur le marché du travail n’est pas une priorité « Il faut avant tout qu’elle soient stables » Crédit photo : Victor Lhoest

La jonction est un organisme spécialisé dans l’employabilité des personnes judiciarisées. Leur mandat se limite à l’intégration au marché du travail. Pour cela, ils commencent par tracer le profil d’employabilité des clients. La directrice générale par intérim Martine René, accompagne les personnes qui ont un casier judiciaire. Avec son organisme, elle constate que le casier est un frein à l’emploi.

 «On recommande aux clients d’être transparents envers les employeurs. Poser la question du casier judiciaire n’est pas illégal, d’autant que le casier est public. Par contre refuser d’engager la personne car elle a un casier judiciaire, là ça devient de la discrimination !» affirme Martine René

Le retour à l’emploi n’est pas facile pour tous toutes les personnes aidées dans l’association. Martine René confie que « La marche paraît plus haute pour les personnes qui ont perdu l’habitude du travail, qui ont un petit réseau social ».

Par ailleurs, l’organisme, adapte les propositions d’emploi aux différents profils des clients, qui possèdent tous un casier judiciaire. La directrice donne exemple de l’association pignon bleu, avec laquelle ils collaborent : « Cette association de restauration permet aux bénévoles de préparer des repas pour les enfants défavorisés. Si des clients ont commis des délits à caractère sexuel sur des mineurs, c’est sûr qu’on ne les enverra pas là. », insiste-t-elle. « Il ne faut pas perdre de vue le lien entre le délit et le marché du travail. Notre mission comporte un volet de protection de la société », souligne Mme René.

« L’expérience du travail bénévole permet de mettre le doigt sur ce qui ne marche pas », confirme Martine René.

Avec les conseillers en emploi et les ateliers proposés par l’organisme (rédaction du CV, préparation aux entrevues), «le but est aussi de déterminer ce que ces personnes veulent faire et dans quoi sont-ils bons» insiste Martine René. Ce travail d’orientation professionnelle commence dès la détention, avec les conseillers en emploi présents dans la maison de Québec. « On a le temps de les préparer quand ils sont en détention », renchérit-elle.

Quand la peine affaiblit

Le lien entre la judiciarisation et l’emploi est déploré par Martine René : « Maintenant, l’alcool au volant est criminel, donc certains de nos clients n’ont jamais fait de prison mais sont affaiblis sur le marché de l’emploi ». Quand la faute n’est pas liée avec les capacités de travail, la discrimination sur le marché de l’emploi est d’autant plus sévère : « Il faut détacher le travail du délit, ils ne sont pas toujours reliés. Quand, dans le cadre de l’organisme nous travaillons avec eux, il est clair que certains sont handicapés par le casier judiciaire alors qu’ils sont motivés pour travailler », conclut Martine René.

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