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Enseignants : tenir compte des risques d’épuisement professionnel

22 janvier 2020 - 09:00

Selon le professeur Simon Viviers, l'enseignement est un des domaines les plus touchés par la dépression et le stress chronique. (Crédit photo: Animaker)


Alexandre Hébert

Alors que les enseignants du Québec ont amorcé la négociation de leur prochaine convention collective, la santé mentale de ces travailleurs continue à être un enjeu majeur alors que près de la moitié d’entre eux présente des symptômes d’épuisement professionnel selon une étude de  l’École nationale d’administration publique (ENAP). 

Présidente de l’Association provinciale des enseignantes et des enseignants du Québec (APEQ), Heidi Yetman est catégorique: les enseignants sont épuisés. Ils sont de plus en plus nombreux à prendre des congés de maladie et ce sur une plus grande période de temps. De plus, environ 25% des jeunes enseignants quittent la profession dans leurs cinq premières années.

Selon Madame Yetman, une des causes est l’existence d’un système à trois niveaux : les écoles privées, les écoles publiques avec des programmes enrichis et les écoles régulières. Les deux premières catégories sélectionnent les meilleurs élèves, entrainant la création de classes régulières où se retrouvent un nombre surélevé d’enfants socio-économiquement désavantagés ou présentant des difficultés scolaires. Ceci se traduit par une gestion des classes plus difficile où les enseignants ont besoin d’approches différenciées pour s’adapter aux besoins de chaque élève.

Par ailleurs, dans une étude réalisée par l’APEQ en 2018, 56 % des enseignants disaient avoir été victimes d’au moins un incident de violence physique et/ou psychologique dans les deux dernières années. Le tiers de cette violence provenait d’ailleurs des parents. Selon Madame Yetman, certaines personnes ont développé une approche clientéliste de l’éducation: elles magasinent l’école de leur enfant et peuvent se retourner contre les enseignants lorsque l’élève rencontre des difficultés. Ces interactions avec les parents, jour après jour, sont devenues l’une des causes de l’épuisement du personnel scolaire explique la présidente de l’APEQ.

Elle ajoute qu’un autre problème est lié aux ressources disponibles et au manque de professionnels dans les écoles pour appuyer les enseignants. Obligés de travailler dans cinq ou six écoles différentes, les spécialistes (orthopédagogue, psychoéducateur, éducateur spécialisé, psychologue, etc.) désertent les établissements scolaires pour trouver un emploi ailleurs.

À ceci viendrait s’ajouter la surcharge de tâches administratives, notamment pour les directeurs d’école qui seraient devenus des gestionnaires explique madame Yetman. Très occupés, ils se déchargent à leur tour de certaines tâches sur les enseignants qui n’ont d’autres choix que de les effectuer en dehors des heures de classe.

Selon l’Institut de recherche Robert-Sauvé (IRSST), 20,8% des enseignants présenteraient une détresse psychologique élevée. (Crédit photo: Animaker)

Toutefois, pour Simon Viviers, professeur à l’Université Laval et spécialiste de l’étude du travail en milieu scolaire, l’épuisement chez les enseignants n’est pas un phénomène nouveau. Il souligne que c’est depuis longtemps un des domaines les plus touchés par la dépression et par le stress chronique.

Le chercheur explique que l’enseignement implique la multiplication de périodes particulièrement intenses sur le plan cognitif et affectif et que cette surcharge de travail peut entrer en conflit avec la vie en dehors du travail. La situation est encore plus complexe pour les nouveaux employés qui sont souvent obligés de travailler avec des groupes de différents niveaux.

À l’instar de madame Yetman, il considère que plusieurs facteurs organisationnels sont aussi en cause :

  • Lourdeur de la charge de travail
  • Complexité du travail pédagogique
  • Surplus d’élève en difficulté par classe
  • Difficultés psychosociales des élèves
  • Manque de soutien
  • Tâches en dehors des heures de travail
  • Bureaucratie lourde, procédures et reddition de comptes
  • Précarité d’emploi
  • Violence

 

Pour le professeur en sciences de l’éducation de l’Université Laval, la solution passe par une amélioration des conditions de travail et par une meilleure reconnaissance des enseignants. Pour lui, il est nécessaire de légitimer leur travail et de leur donner la capacité de faire du travail de qualité.

Pour sa part, Madame Yetman insiste sur l’importance d’écouter et de soutenir les enseignants. Elle explique qu’il est facile de s’isoler lorsqu’on rencontre des difficultés en classe et qu’il est nécessaire de trouver des moyens de rejoindre ceux qui ont besoin d’aide.

Elle milite également pour une plus grande autonomie des enseignants qui devraient avoir un plus grand pouvoir sur le curriculum et décider de leurs besoins réels.

Selon la présidente de l’APEQ, d’autres mesures sont nécessaires, dont un réinvestissement dans le système d’éducation pour permettre aux spécialistes de travailler dans moins d’écoles et une diminution des tâches administratives.

 Le modèle des écoles alternatives 

La situation serait meilleure au sein du réseau des écoles alternatives (des écoles publiques intégrées aux commissions scolaires du Québec dont la pédagogie est centrée sur une démarche d’apprentissage adaptée aux besoins individuels de chaque élève) selon le responsable des communications du Réseau des écoles publiques alternatives au Québec (RÉPAQ), Pierre Chénier. Ce dernier base son évaluation sur l’esprit de coopération qui existe entre les enseignants, les spécialistes, les parents et la direction dans ces écoles. Pour lui, le personnel enseignant ne s’y retrouverait pas isolé face aux problèmes, qu’ils soient personnels ou professionnels. De plus, pour lui, les parents doivent faire partie de la communauté d’apprentissage en lien avec les autres membres de l’équipe éducative. Dès lors, selon Monsieur Chénier, la présence de parents en classe diminuerait considérablement le ratio adultes-enfants, allégeant la tâche des enseignants. Toutefois, selon nos recherches, aucune étude ne semble avoir été menée pour évaluer quelles sont les retombées réelles du modèle des écoles alternatives sur le bien-être des enseignants qui y travaillent.