Le double emploi concerne un peu moins de 6 % des travailleurs au Canada. Crédit photo : Victor Lhoest

Depuis le 5 novembre dernier, les femmes françaises travaillent gratuitement, cette date est le résultat de l’inégalité salariale entre les femmes et les hommes. Récemment, l’institut fédéral Statistique Canada a montré dans ses résultats, que l’occupation de deux emplois simultanés affecte de plus en plus les travailleuses. Il ajoute que ce phénomène est particulièrement fréquent dans les secteurs d’emploi à prédominance féminine.

Le cumul d’emplois, est souvent une solution pour répondre à un manque l’argent. Les femmes sont, plus nombreuses dans cette situation que les hommes. Selon les données compilées en 2019 par Statistiques Canada, le cumul d’emplois est plus fréquent dans : les services de soin, de l’enseignement puis de la restauration. Le secteur tertiaire est majoritairement occupé par des femmes, de plus, le salaire est souvent moins élevé.

L’iniquité salariale entre les femmes et les hommes est l’une des causes du cumul d’emplois. Selon Marie-Pierre Bourdages-Sylvain, sociologue du travail à l’Université TÉLUQ : « différents motifs vont amener un travailleur à avoir un double-emploi, mais là où ça devient plus dangereux c’est lorsqu’on a un double-emploi pour des questions essentiellement financières. » Le cumul d’emplois peut être causé par un manque d’argent : « On sait que le double-emploi va diminuer à mesure que le revenu augmente, donc le double-emploi est généralement lié à des questions financières », souligne la sociologue.

source: Statistique Canada | Les travailleurs ayant les salaires les plus bas sont ceux qui, le plus souvent, cumulent des emplois. | crédit: Victor Lhoest.

 

47 heures de travail par semaine

Employée comme cuisinière préposée à temps plein depuis 34 ans, Martine Breton est aussi employée en entretien ménager depuis 10 ans. « Avoir deux emplois m’a été presque imposé, je n’avais pas le choix», se confie-t-elle. C’est pour faire face à une période financièrement compliquée que cette femme a dû cumuler deux emplois.  

Depuis dix ans, Martine Breton cumule deux emplois dans le secteur des services. (Crédit photo : Emma Georges)

Ses deux emplois représentent une charge physique et nécessitent des capacités d’organisation au quotidien. « La fatigue, je gère bien, j’ai une bonne condition physique pour ça », admet Madame Breton avec une pointe de fierté. Mais elle reconnaît que l’âge va inexorablement être un frein « en vieillissant il faut diminuer le nombre d’heures, c’est probablement ce qu’il va m’arriver » avoue-t-elle. Avec un total de 47 heures de travail par semaine, le temps libre se fait rare. Martine Breton l’accorde : « On n’a pas de vie. C’est une grosse contrainte mais j’aime travailler », conclut-elle.

 

 

Des emplois précaires

« Le travail est une voie d’intégration économique mais aussi sociale et juridique. », rappelle Marie-Pierre Bourdages-Sylvain. Grâce au statut de travailleur, les personnes ont accès à des droits juridiques au Québec, tels que l’assurance-chômage. Mais la sociologue remarque qu’avec le cumul d’emplois « on n’aura pas nécessairement une meilleure couverture d’un point de vue social. » 

Marie-Pierre Bourdages-Sylvain explique que certains secteurs sont plus touchés par le cumul d’emploi. : « Ce sont des emplois où l’on recherche des employés qui vont être capables de mener une tâche sans nécessairement avoir de qualification, on va être dans une logique plus “fordiste” où les employés vont être interchangeables. » Cependant, elle précise qu’il est possible d’avoir une expérience positive du double emploi : « au niveau de la formation, être en double-emploi peut être très positif pour se perfectionner.»

Selon elle, pour résoudre les problèmes liés au double-emploi, les politiques publiques doivent intervenir afin d’effacer les inégalités qui touchent les catégories les plus vulnérables. La seconde solution viendrait des syndicats, qui selon la sociologue doivent modifier leur représentation syndicale: « Une autre problématique avec ces employés, c’est que souvent ils sont peu représentés par les syndicats qui ont du mal à intégrer les travailleurs sortant du schéma classique. »

Cumuler plusieurs emplois affecte également le plan mental. La sociologue reprend le lexique féministe et applique la notion de charge mentale dans l’analyse du double-emploi : « Je pense que c’est une mise en évidence de la précarisation des femmes. En effet, dans la gestion de la cellule familiale ce sont les femmes qui pour beaucoup endossent cette charge mentale qui est très prenante. Et le fait d’être en double-emploi est lié à une certaine précarité qui va aller nourrir cette difficulté et aller surenchérir les risques psycho-sociaux du travail tels que la dépression ou l’épuisement professionnel. » Le cas de Martine Breton présenté plus haut illustre l’organisation inhérente au cumul d’emplois. La travailleuse doit planifier près de 30 km de voiture par jour et s’arranger pour que ses deux emplois du temps concordent entre eux. 

Faire le bilan

Centre Étape, est un organisme d’employabilité totalement subventionné par Emploi Québec qui favorise l’accès à l’emploi dans des conditions pérennes. En travaillant auprès d’un public exclusivement féminin de plus de 18 ans, Centre Étape offre plusieurs programmes tels qu’un bilan de compétences, un service d’orientation visant un retour aux études et une préparation à la recherche d’emploi. Avec ces programmes, le centre cherche à évaluer les compétences de chaque femme pour leur faire prendre conscience de leurs qualités. Faire ces bilans doit aider les femmes à s’insérer dans tous les milieux pour « diversifier les aspirations professionnelles. On croit beaucoup à l’apport féminin dans toutes les sphères de la société » explique l’une des employées.

Camille Ferland propose aux femmes du Centre Étape des ateliers pour apprendre à se valoriser sur le marché de l’emploi. Crédit photo : Victor Lhoest

Camille Ferland, conseillère en emploi au Centre Étape explique les raisons qui ont poussé le centre à ouvrir ses portes uniquement aux femmes: « elles sont statistiquement plus pauvres, elles occupent plus d’emplois précaires et elles sont plus souvent monoparentales. Donc d’un point de vue statistique les conditions socio-économiques des femmes sont différentes de celles des hommes encore aujourd’hui dans la Capitale-Nationale. » 

La conseillère en emploi évoque la situation actuelle dans l’employabilité des femmes: « Ces temps-ci, on accueille beaucoup les femmes qui ont entre 40 et 65 ans. Ce sont des femmes qui parfois pour la première fois de leur vie, ont perdu un emploi et doivent en retrouver un après 25-30 ans sans avoir fait de recherche d’emploi. »

Des vêtements dans le Centre Étape sont mis à disposition des femmes. Elles ont ainsi des tenues adaptées aux entrevues pour accéder à l’emploi. Crédit photo : Victor Lhoest

Historiquement moins rémunérés

« Pendant les trente glorieuses, la société avait essentiellement un travail ouvrier à temps plein. Au tournant des années 80, il y a un ensemble de mutations à la fois structurelles mais aussi culturelles qui ont toutes remises en question le système fordiste. Avec la concurrence de la mondialisation, l’emploi est devenu précaire », explique Marie-Pierre Bourdages-Sylvain. Mais la population n’est pas impactée de manière égale. « Certaines catégories sociales, dont les jeunes, les immigrants et les femmes sont sur-représentés dans les emplois atypiques, donc pour eux le travail précaire qui est en marge devient la norme. »  

Mais cette situation évolue au fil des années, cela est en partie dû à la modification des sociétés. Camille Ferland l’affirme : « Historiquement, les emplois plus féminins sont moins rémunérés que les emplois plus masculins. Il est évident que des emplois typiquement masculins qui ne requièrent pas de formation, vont être mieux rémunérés que des emplois typiquement féminins. ». En prenant l’exemple du secteur du bâtiment, la conseillère appuie son engagement : « On travaille à augmenter le nombre de femmes dans les métiers de la construction. Je pense qu’on est rendus à 2,1 % de femmes, or le défi était d’atteindre 3 % en 2018. Mais, ça reste très peu alors que ce sont des métiers avec d’excellentes perspectives d’emploi où il y a une très grande pénurie de main-d’œuvre et où les salaires sont bons. » 

Campagne d’information pour encourager les femmes à accéder aux emplois majoritairement occupés par les hommes. Crédit photo : Victor Lhoest

Cela fait donc 30 ans que la situation évolue au Québec, mais le changement prend du temps. « Les choses bougent, peut-être lentement mais j’ai bon espoir que ça change. Je pense que le mouvement est en marche. Mais selon moi, il y a déjà beaucoup de choses qui ont été faites », optimistement Marie-Pierre Bourdages-Sylvain.