Une trentaine de personnes se sont réunies le 31 mars 2016 pour apprécier le goût d’un simple récit. La plupart sont des adultes, ou de jeunes adultes, mais il n’y a pas d’enfants. Nous y étions.
C’est dans une salle pittoresque du quartier Petit-Champlain que se sont donné rendez-vous trois conteurs à l’occasion d’une soirée du festival de contes et menteries. La formule est simple : chacun vient raconter une histoire. Sans vidéos, sans artifices, sans décors. Juste des mots qui résonnent sous les voûtes dont l’acoustique parait être créée dans le seul but d’amplifier les voix des conteurs.
Le présentateur Francis Désilets annonce avec force et humour le programme de la soirée, armé de ses petits cartons pour ne pas se tromper dans les noms. Quand le premier conteur entre en scène, le contact avec le public est immédiatement établi : « Comment allez-vous? ». Pierre-Luc Lafrance raconte l’histoire de cet homme qui faisait pousser des mots. La magie opère et toute la salle est enthousiaste. Le second conteur, Martin Savoie, captive tout autant l’auditoire avec ses pas de gigue et sa gestuelle accompagnant son récit. L’histoire d’un diable qui vivait dans une forêt, un conte typiquement québécois.
La dernière invitée de la soirée, Geneviève Marier a déjà conté tant d’histoires. Elle ne fait pas de grands gestes et sa voix n’est pas forte. Mais elle occupe la petite scène sous le regard attentif d’un public pendu à ses lèvres, accroché à ses mots. Quand son conte est terminé, plus personne ne semble savoir combien de temps il est resté assis, ainsi, simplement à écouter.
La menterie en dehors du temps
Un certain 31 mars, sous les voûtes de la Maison Chevalier, les oreilles se sont ouvertes et les téléphone se sont tus. Décrocher des réseaux sociaux pour s’accrocher au tangible de l’imaginaire et du légendaire. C’est l’un des pouvoirs du conte, raconte le conteur Bernard Crustin, rencontré dans les bureaux de Cicérone.
L’art du conte se propage et perdure dans la ville de Québec par le travail du Cercle des conteurs de Québec et du diffuseur de la parole contée Les Ami.e.s Imaginaires. Ces derniers sont spécialisés en contes, légendes et menteries. Les histoires racontées n’ont pas tous la même structure ni le même objectif. L’une de ses formes, la menterie, est plutôt méconnue du public. Yolaine, qui n’utilise que son prénom dans le milieu du conte, est directrice générale et artistique des Ami.e.s Imaginaires. Elle explique ce qu’est cette pratique parlée.
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Yolaine tient à préciser qu’il existe une différence capitale entre un mensonge et une menterie. Le mensonge est une histoire ou une action fait pour tromper dans le but d’abuser, alors qu’une menterie a pour objectif de divertir.
Pour le public, la menterie «pique» plus, car il y a des préjugés autour du conte. Par exemple, les gens peuvent croire que c’est pour les enfants, que ce n’est que du traditionnel ou qu’ils connaissent déjà les contes en question. Souvent, les auditeurs s’aperçoivent qu’ils en connaissent moins qu’ils le croyaient. «Il y a des millions de contes, il y a des millions de versions des contes», renchérit-elle, un sourire dans la voix.
La légèreté de la menterie intrigue. En effet, la société québécoise carbure à l’humour, remarquent M. Crustin et Yolaine. Les récits qui font rire possèdent une cote de popularité qui n’a rien à envier aux autres genres. Contrairement à un humoriste, un conteur peut commencer avec le rire, pour ensuite créer un récit qui devient un voyage intérieur.
Une identité parlante
Les Ami.e.s. Imaginaires ont une façon bien particulière de voir l’essence du conte. Yolaine raconte que les goûts, le vécu et les expériences de chaque auditeur ont un rôle à jouer quant aux histoires qu’il va préférer à d’autres.
« On fait des contes comme des coquillages, parce que c’est l’écho de ce qu’on a en dedans de nous autre. Quand on aime une histoire, c’est souvent parce qu’elle fait résonner, elle répond à ce qu’on a en dedans de nous. »
La puissance révélatrice du conte s’illustre en partie par sa grande variété. Il y a autant de manière de conter qu’il y a de conteurs ou de conteuses. La directrice générale et artistique des Ami.e.s Imaginaires explique que chaque individu entend le conte à sa façon et qu’«on a notre propre film». La magie du conte existe par l’intimité qui est transmis avec cette forme d’art. L’auditeur peut s’approprier le conte et repartir avec l’oeuvre. «On a quelque chose de plus, s’il nous a plu», dévoile-t-elle.
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D’une génération à l’autre
Le conte peut véhiculer aussi des valeurs et des faits culturels venus d’ailleurs. Selon Rodrigue Homero Saturnin Barbe, né en Centrafrique, ses contes permettent de léguer les valeurs de ses parents aux générations futures. Chez lui, les contes faisaient autrefois partie des initiations des jeunes adolescents pour passer à l’âge adulte. Il pense que les contes peuvent aider à créer un lien entre les jeunes immigrés ici et leur pays d’origine. Le conte est un symbole de partage en Centrafrique, une propriété universelle et nationale.
Les réflexions et idées qu’il apporte dans ses contes viennent de la Centrafrique, mais selon lui ses histoires permettent à son public de “se retrouver”. Il y a quelque chose d’universel dans chaque conte, chaque histoire. L’objectif principal pour lui, c’est de conseiller, autant les adultes que les enfants. La moralité des contes peut se partager universellement, qu’il soit québécois ou africain.
Au Québec, les contes ressemblent pour M. Barbe beaucoup plus à des histoires vraies, des relations d’homme à homme, alors que la proximité des Africains avec la nature fait que les contes parlent de relations entre homme et animaux ou même d’animal à animal.
Les conteurs québécois sont selon lui plus spectaculaires, alors que lui se concentre sur le relation avec le public pour faire évoluer son histoire. Le conte africain n’étant pas écrit, il est dynamique et quelque chose de nouveau s’ajoute à chaque fois devant chaque public.


























