Journalistes indépendants au Vietnam, nous ne sommes pas reconnus par les autorités, ni même considérés comme des « journalistes vietnamiens » par un bon nombre de nos compatriotes.
C’était en 2006, lors de l’inauguration d’une formation continue tenue à Hanoi. J’y étais à titre de co-formateur de l’École de journalisme de Lille (ESJ). La salle était remplie de journalistes stagiaires venant de médias officiels, ainsi que de responsables de l’Association des journalistes du Vietnam (AJV). Dans les faits, cette association représente davantage les autorités que les professionnels. Comme la « tradition » le veut, le vice-président de l’AJV a fait les présentations : les officiels, les stagiaires, le formateur qui venait de l’ESJ et puis… Il s’est arrêté en me regardant, choisissant ses mots, avant de reprendre : « J’ai l’honneur de vous présenter, ici parmi nous, monsieur Tuê, un… bon ami des journalistes vietnamiens ! » Je savais déjà que je n’étais pas l’un d’entre eux, mais il fallait une occasion pour que la discrimination prenne une forme concrète.
Journalistes indépendants, notre « faute » est de ne pas se plier à la censure et à l’autocensure. Notre « faute », c’est d’adopter d’autres valeurs journalistiques. Cette situation « entre nulle part » est parfaitement résumée par un confrère français, qui estime que nous sommes « entre les deux réalités, avec un avantage de comprendre les deux logiques. »
Au Vietnam, les médias sont sous le contrôle total des autorités, du moins c’est ce qu’ils souhaitent. Il n’y a pas de presse « non officielle », et donc pas de journalistes « non accrédités ». En nous échappant à leur contrôle, nous devenons dérangeants, tout simplement.
La différence, les différences plutôt, sont plus marquantes pour les journalistes venant de l’Occident. Pour travailler au Vietnam, les journalistes étrangers doivent avoir, en plus d’un visa de presse, une autorisation du gouvernement vietnamien. Ils se voient aussi imposer un « accompagnateur » ou « guide officiel » à qui ils devront même verser un salaire ! Ce représentant du gouvernement suit les étrangers du début à la fin de leur séjour afin de « favoriser » les contacts. Toutefois, pas question d’interviewer les gens sans sa présence, autrement dit, sans que les témoins aient reçu leurs instructions…
Comme journaliste local faisant partie d’une équipe de journalistes étrangers, ou comme leur fixeur, notre travail consiste à trouver le « juste milieu ». Il faut trouver des compromis pour que le reportage ne se résume pas à un simple récit propagandiste, mais aussi pour que ça ne provoque pas (trop) les autorités.
Je garde toujours en mémoire la mascarade orchestrée par l’équipe de l’émission « Une heure sur terre », produite par Radio-Canada, afin que leur journaliste puisse obtenir une entrevue avec des catholiques en conflit d’intérêts avec les autorités. Prétextant une fatigue soudaine, le journaliste a affirmé à son équipe de réalisation vouloir rester seul à l’hôtel, alors que celle-ci, accompagnée de son « guide officiel », partait couvrir une réception officielle. Le journaliste avait donc le temps de sortir par la porte de derrière muni d’une petite caméra. On ignore comment le guide officiel et ses supérieurs ont réagi, lorsqu’ils ont constaté que certaines images plus négatives avaient été diffusées.
Et, parfois, toute cette « couverture » officielle et encombrante ne suffit pas aux attentes des journalistes étrangers. Lors d’un tournage récent dans le delta du Mékong, au sud du Vietnam, pour l’émission Thalassa (France 3), notre équipe, munie de nos autorisations et accompagnée d’un « guide officiel » du Ministère vietnamien des Affaires étrangères, a frappé un mur : les autorités locales se sont donné le droit de ne pas nous laisser travailler, pour des raisons inconnues. Malgré les interventions du Ministère, la situation n’a pas débloqué. Les autorités ont joué avec notre temps limité – nous avions d’autres rendez-vous et nous devions suivre le calendrier fixé –, et ont été contentes de nous voir quitter « leur territoire ».
Les journalistes français comprenaient la situation dans laquelle nous nous trouvions et ne m’ont pas demandé d’explications… Mais, au final, coincé entre les deux, entre ces étrangers et mes compatriotes, je ne sais toujours pas où je suis vraiment…























