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Abus d’alcool : les étudiantes universitaires à risque ?

3 juin 2019 - 09:00

Parmi les Canadiennes, ce sont les jeunes femmes québécoises qui rapportent en plus grand nombre consommer de façon excessive, selon le Centre canadien sur les dépendances et l'usage de substances (CCSA). Crédit photo : Elisabeth St-Pierre


Elisabeth St-Pierre

Le rapport de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) démontre que les jeunes femmes âgées de 18 à 24 ans et particulièrement celle fréquentant une université sont à risque de se soumettre à une consommation excessive d’alcool au moins une fois par mois. Chez les Québécoises de ce groupe d’âge, 40,8 % ont affirmé avoir consommé de l’alcool de façon abusive, au moins une fois par mois au cours de la dernière année. À la lumière du rapport, les jeunes entre 18-24 ans constituent la catégorie d’âge la plus susceptible d’avoir une consommation excessive d’alcool.

En cette fin de session universitaire, l’ambiance est à la fête sur les campus du Québec. Dans le cadre des festivités, plusieurs campagnes de sensibilisation à l’abus d’alcool sont mises en place par des organismes à but non-lucratif. Par exemple, Éduc’alcool, rappelle aux étudiantes sur les campus, entre autres, que les femmes doivent prendre au plus trois verres par jour et 10 par semaine afin de réduire les méfaits sur la santé liés à l’alcool.

Cependant, malgré ces recommandations, 33,5 % des jeunes femmes fréquentant un établissement universitaire ont révélé dans une étude du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCSA) avoir pris cinq verres ou plus au cours d’une même occasion, ce qui par définition dépasse ce que le CCSA définit comme une consommation excessive. En ce sens, contrairement aux autres groupes d’âge, les Québécoises âgées de 18 à 24 ans qui étudient à l’université représentent une sous-population particulièrement touchée par les abus d’alcool.

 

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Statistiques : ministère de la Santé et des services sociaux

 

Marie-Laurence Leblanc, 22 ans, termine actuellement son baccalauréat en administration à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Elle décrit sa consommation d’alcool ainsi : « À l’occasion d’un party universitaire, je bois en moyenne environ 15 consommations alcoolisées dans une soirée. »

Pour Alexia Desaulniers, âgée de 23 ans et étudiante en médecine à l’Université de Montréal (UdeM), boire de façon modérée n’est pas un problème. Néanmoins, elle avoue que ce n’est pas en raison de ses études dans le domaine de la santé : « Je déteste profondément le goût de toutes les sortes d’alcools confondus, ce qui fait en sorte que je n’ai pas de difficulté à m’arrêter. Par exemple, je dirais que je bois au maximum six ou sept consommations dans un party universitaire. »

De son côté, Alexandra Desbiens, 21 ans, étudiante en environnement à l’Université de Sherbrooke (UdeS), boit en compagnie des étudiants de son programme. « Tout le monde est sur le party donc c’est sûr que mes amis vont m’encourager à boire. Je dirais que je peux prendre entre 10 et 12 consommations en moyenne lors de ces soirées. »

Il est à noter que l’échantillon n’est pas représentatif de l’ensemble de la population, il sert à illustrer les différences dans la consommation d’alcool chez les jeunes étudiantes universitaires.

Pourquoi abuser ? 

La pression exercée par les pairs est une des raisons qui poussent les jeunes femmes à boire trop d’alcool, selon le rapport de la CCSA. Pour Virginie Labonté, 23 ans, étudiante en Études internationales et langues modernes à l’Université Laval (UL), il est difficile de ne pas consommer d’alcool dans une fête universitaire. « Si tu ne bois pas, il y a au minimum cinq personnes qui vont venir te voir pour te convaincre de changer d’idée. Souvent ils vont te proposer un verre pour t’encourager même si tu ne les connais pas », explique-t-elle.

Celles qui s’abstiennent de prendre de l’alcool ne sont pas les seules à faire face à ce type de pression. Audrey Milette, 22 ans, étudiante en droit à l’Université Laval constate aussi cette culture qui encourage à boire : « Évidemment personne ne trouve ça bon des “shooters”, certain(e)s ont besoin d’être poussées un peu pour finir par en prendre. »

 

Selon le CCSA, l’anxiété et la déprime qui affectent les étudiantes universitaires en grand nombre sont des facteurs pouvant inciter à une consommation excessive d’alcool. Crédit photo : Elisabeth St-Pierre

 

Selon les observations de Virginie Labonté, les jeux d’alcool poussent les jeunes à boire plus rapidement et en plus grande quantité. Ceux-ci ont une influence directe sur sa propre consommation : « Si je joue au “beer pong” ou à “flip the cup”, par exemple, je vais caler beaucoup d’alcool dans une très courte période de temps », mentionne-t-elle.

D’autre part, plusieurs jeunes étudiantes ont décrit un phénomène similaire qui se produit habituellement avant de quitter un lieu privé pour se rendre dans un party ou un bar. « C’est comme si tout d’un coup tout le monde devait finir leur verre le plus rapidement pour s’en faire un autre et boire le plus d’alcool possible », raconte Marie-Laurence Leblanc. L’étudiante en administration renchérit : « C’est ironique, car on a le sentiment qu’on va manquer d’alcool alors qu’on s’en va dans un endroit spécifiquement dédié à ça. »

Selon les résultats d’une étude menée par le CCSA, la recherche de plaisir et la célébration d’un événement spécial sont aussi des raisons qui amènent les jeunes femmes de niveau universitaire à boire excessivement. Alexandra Desbiens se retrouve parmi celles-ci :‌«Parfois j’ai tellement de “fun” dans une soirée que j’en oublie le nombre de verres que j’ai pris, je vis le moment présent. » Pour sa part, Marie-Laurence Leblanc prévoit déjà la soirée qui suivra le dernier examen de son baccalauréat. « Obtenir mon diplôme, c’est une grande étape qui se termine et qui se fête, même si je doute que je m’en souvienne le lendemain matin », dit-elle, en riant.

Elodie Desrochers, 22 ans, est non seulement étudiante en ressources humaines à l’UQTR, mais elle est aussi serveuse dans un bar à temps partiel. Elle explique comment son travail influence sa consommation d’alcool.

 

 

En payer le prix le lendemain

Éveline Papillon est une urgentologue ayant longtemps travaillé dans le Grand Nord canadien auprès d’une population grandement touchée par l’abus d’alcool. Elle explique que « la perte de mémoire d’une période de temps ou même d’une soirée complète est une conséquence fréquente causée par l’abus d’alcool ». De ce fait, pour Audrey Milette, les soirées bien arrosées peuvent s’accompagner d’une mauvaise surprise : « Ça m’arrive parfois le lendemain matin, de n’avoir aucun souvenir et de me rendre compte que je n’ai plus mes clés, mon cellulaire, mes cartes d’identité ou encore dans les pires cas mon portefeuille. »

Par ailleurs, le lendemain de veille est une conséquence à court terme d’une consommation excessive d’alcool massivement rapportée par les étudiantes questionnées. Étonnamment, selon l’étude du CCSA, 25 % des étudiants considèreraient la gueule de bois comme une conséquence positive. Ce qui n’est définitivement pas le cas d’Alexandra Desbiens : « J’ai l’impression que mes lendemains de veille sont pires qu’avant, j’ai souvent mal au cœur et à la tête pendant deux jours, ce qui m’empêche d’étudier et parfois même d’aller à mes cours ». À ce sujet, la docteure Papillon tient à préciser que « la prise de certains médicaments, le stress et la déshydratation, entre autres, sont tous des facteurs pouvant aggraver les symptômes d’un lendemain de veille ».

 

Plusieurs jeunes femmes avouent parfois devoir manquer des cours universitaires en raison d’un lendemain de veille. Crédit photo : Elisabeth St-Pierre

 

Elodie Desrochers, elle, se souvient d’avoir aidé une jeune femme qui avait déboulé les escaliers et s’était fendu la tête lors d’un party universitaire. « Il y avait du sang partout et elle n’allait pas bien, on a dû appeler l’ambulance », raconte-t-elle. Dans le cadre de sa profession, Éveline Papillon a souvent vu des cas de blessures liés à l’abus d’alcool. « Des membres cassés, des coupures au corps ou encore la tête ou le menton fendu sont des blessures que l’on voit assez souvent dans un contexte où il y a abus d’alcool », résume-t-elle au téléphone.

Plus grave encore, certaines jeunes femmes peuvent se retrouver à l’urgence inconscientes après une soirée trop alcoolisée. Selon Éveline Papillon, ce phénomène est réellement présent dans les urgences québécoises. « Depuis quelque temps, on constate au Québec une augmentation de jeunes femmes hospitalisées en raison d’une intoxication sévère à l’alcool. »

D’un point de vue médical, ces cas sont souvent particuliers à traiter, explique-t-elle. « Le problème c’est que j’ai une jeune fille de 20 ans inconsciente devant moi. Je ne sais pas combien de consommations elle a bu, si elle a pris de la drogue, si elle a mélangé les deux ou si elle s’est fait droguer à son insu », précise-t-elle.

À la sortie d’un bar universitaire, Alexandra Desbiens se rappelle avoir trouvé, en pleine nuit une jeune femme complètement inerte dans une ruelle. Elle raconte avoir demandé à des passants d’appeler une ambulance : « elle était seule, je l’ai accompagnée à l’hôpital et j’ai attendu jusqu’à temps qu’une de ses amies arrive. J’aurais voulu que quelqu’un fasse la même chose pour moi. »

 

Les conséquences oubliées

Selon Éveline Papillon, la consommation excessive d’alcool à répétition peut entraîner plusieurs conséquences graves sur la santé à long terme. D’abord, elle explique qu’à consommation égale d’alcool, «  les femmes vont subir davantage d’effets sur leur santé globale que les hommes ». En ce sens, le CCSA souligne que les recherches démontrent que l’alcool augmente de façon marquée les risques de développer un cancer du foie, du sein, du côlon, du larynx, du rectum, de l’œsophage, de la cavité buccale autant chez les femmes que chez les hommes.

L’abus d’alcool peut aussi avoir des conséquences significatives sur le cerveau encore en développement des jeunes adultes, rappelle Éveline Papillon. « Des modifications cognitives, fonctionnelles et structurelles peuvent s’effectuer dans leur cerveau », explique-t-elle. Cependant, les jeunes femmes interviewées ne connaissaient pas ces risques pour leur santé. Lorsqu’il est question de conséquences négatives, elles pensent davantage à court terme, c’est-à-dire au lendemain de veille, aux maux de tête et aux nausées.

 

Et après ?

L’abus d’alcool peut amener des dommages collatéraux dans la vie des jeunes femmes. Virginie Labonté confie connaître plusieurs autres femmes ayant perdu leur permis de conduire : « Souvent on a tendance à croire que c’est seulement les gars qui conduisent saouls et se font arrêter, mais je connais plusieurs filles à qui c’est arrivé dans mon entourage. »

D’autre part, la drogue du viol est plus présente dans des contextes où l’alcool est consommé en grande quantité, selon le CCSA. Alex Trottier, 23 ans, étudiante en soins infirmiers à l’UQTR, raconte : « C’est désolant, je ne peux même plus compter sur les doigts de ma main le nombre de fois où une de mes amies s’est fait droguer au GHB. » Alexandra Desbiens renchérit à ce propos : « Je pense qu’on sous-estime l’ampleur du problème de la drogue du viol. Souvent les gens vont penser que la fille est juste trop saoule, mais boire cinq verres et ne plus avoir aucun tonus musculaire, ce n’est pas normal. »

Afin d’éviter que ça lui arrive, Marie-Laurence, elle, a développé ses propres techniques au fil du temps. « Je me commande une bière en bouteille, car c’est plus difficile d’y insérer quelque chose et je garde mon pouce sur le dessus. »