Moyen-Orient : L’instabilité politique de la région menace la pérennité du régime saoudien et force ce dernier à intervenir militairement dans sa sphère d’influence immédiate, notamment au Yémen, selon le professeur en sciences politiques de l’Université Laval et spécialiste du monde arabe, Francesco Cavatorta. Le printemps arabe a fragilisé le régime et le contrat avec la population civile ne tient plus; l’usage de la force semble légitime.
En entrevue pour l’Exemplaire, Francesco Cavatorta est d’avis que l’Arabie Saoudite a d’importants problèmes de gouvernance et que l’autorité du régime est plus que jamais remise en cause, notamment depuis que le contrat implicite qu’avait le gouvernement avec la population civile ne tient plus.
Le spécialiste du monde arabe explique que la monarchie saoudienne a pu rester en place si longtemps puisqu’elle promettait au peuple un niveau de vie élevé. C’est là où le bât blesse : le niveau de vie tant promis n’est plus au rendez-vous. Selon le professeur d’anthropologie sociale au King’s College de Londres, Madawi Al-Rasheed, en 2011, près de 40% des Saoudiens âgés de 20 à 24 ans sont sans emploi.
Une situation plus que paradoxale pour la 19e puissance mondiale affichant un PIB de 746 milliards $USD, selon le classement de 2014 de la Banque mondiale. On peut d’ailleurs imaginer que cette situation s’est exacerbée depuis la chute des cours du pétrole. Le baril se négocie actuellement sous la barre des 50$USD et il se négociaità 110$USD il y a à peine un an; une conjoncture économique plus qu’alarmante selon M. Cavatorta puisque Riyad est presque exclusivement dépendante des recettes de l’or noir.
Des recettes qui n’ont pas nécessairement profité à l’ensemble de la population saoudienne, mais bien plus à l’élite du pays liée à la famille royale comme le rappelle M. Al-Rasheed.
Ainsi, toutes formes d’instabilités politiques aux frontières du pays, qu’elles proviennent des rebelles houthistes au Yémen, de l’influence grandissante d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique ou du spectre du groupe armé État islamique, contraignent le monarque saoudien, aidé d’une coalition de certains pays arabes, dont le Qatar, à durcir le ton et à s’impliquer militairement dans la région.
M. Cavatorta ajoute que cette implication au Yémen vise à assurer tant la stabilité du régime saoudien que celle de la sphère d’influence directe de Riyad. Il est également d’avis que le régime, miné par des scandales de corruption, n’a d’autre choix que de trouver une façon de réaffirmer sa légitimité tant sur la scène nationale que sur la scène internationale.
Ce n’est toutefois pas chose faite. Le régime saoudien ne fera jamais bonne figure à l’étranger tant qu’il ne luttera pas activement contre les circuits de financement au terrorisme présents sur son territoire. En effet, selon une note de WikiLeaks qu’a obtenu copie Le Monde, «les donateurs[privés] en Arabie saoudite demeurent la principale source mondiale de financement de groupes terroristes sunnites».
Une tradition interventionniste au Yémen
Le professeur en sciences politiques rappelle que ce n’est pas la première fois que l’Arabie Saoudite intervient militairement au Yémen. En effet, Riyad était déjà intervenue dans la guerre civile du Yémen du Nord de 1962 afin de contrer l’hégémonie égyptienne grandissante dans la région.
Le Professeur au département des sciences historiques de l’Université Laval, M. Habib Saidi, rejoint au téléphone par l’Exemplaire, explique que cette implication militaire saoudienne s’est décidée dans la foulée de la Guerre froide. M. Saidi fait état que l’Égypte du président Nasser était soutenue par le bloc communiste et que l’Arabie Saoudite était plutôt dans la sphère d’influence occidentale.
M. Saidi renchériten affirmant que«le Yémen constitue d’une certaine façon le jardin arrière de l’Arabie Saoudite». Outre le fait que les deux États partagent une frontière, il explique ses propos en rappelant que de nombreuses communautés culturelles sont présentes tant du côté saoudien que du côté yéménite de la frontière. Communautés qui constituent un héritage direct des diverses tribus qui régnaient dans la région avant qu’il n’y ait une véritable forme d’État central.
D’ailleurs, la grande diaspora yéménite qui se trouve en Arabie Saoudite a nécessairement contribué à entretenir ses communautés, voire les renforcer, raconte le professeur.
M. Cavatortaajoute que les Saoudiens ont d’importants intérêts économiques au Yémen. Or, selon lui, il est donc légitime de voir l’Arabie Saoudite protéger ces derniers.
Il va plus loin en expliquant que la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran n’est pas la cause principale de l’intervention saoudienne au Yémen comme semblent le laisser paraître bon nombre de médias occidentaux, notamment le quotidien français Le Monde.
Le quotidien avance que la coalition menée par l’Arabie saoudite «ressemble fort à une alliance sunnite dirigée contre l’Iran et son axe chiite, soupçonné de financer et d’encadrer la rébellion houthiste.»
En référence au potentiel soutien de l’Iran aux rebelles houthistes, le professeur lance que «c’est le traditionnel scénario à l’américaine […] qui n’est fondé sur aucune base solide». Toutefois, il ajoute que si les rebelles houthistes demandent de l’aide à qui veut bien les aider, «l’Iran, s’il veut embêter les Saoudiens comme il aime si bien le faire, c’est certain qu’il ne dira pas non».
M. Saidi, quant à lui, admet que les principaux motifs de l’intervention saoudienne sont d’abord économiques, mais que la préservation de ces intérêts va de pair avec une volonté de se défaire de l’hégémonie culturelle et économique grandissante de l’Iran au Moyen-Orient.






















