« Uber, la plus grande compagnie de taxi au monde, ne possède aucun véhicule… Airbnb, le plus grand fournisseur d’hébergement au monde, ne possède aucun bien immobilier. Quelque chose d’intéressant se passe. » Ces observations du marketeur Tom Goodwin faites depuis 2015 demeurent virales aujourd’hui. Uber, Airbnb… ces entreprises d’économie du partage disposent-elles vraiment de quelque chose à partager ? La réponse est négative, selon Luc Audebrand, professeur du département de Management de l’université Laval.

« L’année dernière, un chauffeur Uber fait en moyenne quatre dollars de l’heure comme salaire. Personne ne peut vivre avec quatre dollars de l’heure. On est deux fois dessous le salaire minimum. Ce n’est pas une bonne économie de partage », note le professeur Luc Audebrand. « L’économie du partage, c’est l’idée que les échanges sont passés davantage sur la notion ‘consommation’ et pas la notion ‘possession. » Uber et Airbnb peuvent donc entrer dans cette catégorie mais dans la pratique, elles s’approchent davantage d’une économie conventionnelle. « Ces entreprises sont détenues par les actionnaires qui ont la majorité des profits. Le poids du travail est mis surtout sur les épaules des usagers. L’entreprise en tant que telle, possède une application et quelques employés. Elle se délaisse dans le fond de toutes ses obligations en matière de protection de l’employé. Ce dernier est lui-même un entrepreneur solo. C’est le principe de l’ubérisation de l’économie, dont l’entreprise ne veut pas avoir la responsabilité auprès de ses employés. » Ce modèle économique, dans le fond, n’est pas une économie de partage solidaire, mais une atomisation des individus, selon M. Audebrand.

« Une vraie entreprise de l’économie du partage est une entreprise qui partage sa propriété, son contrôle et ses bénéfices », déclare Prof. Audebrand © Cynthia Ann Sheehan

Qu’est-ce donc qu’une économie solidaire? Le professeur donne l’exemple du réseau Accorderie au Québec, où le temps est la monnaie d’échange, selon le principe « une heure de service rendu vaut une heure de service reçu », peu importe le service rendu et les compétences exigées. Ainsi, un pauvre membre du réseau a toujours quelque chose à offrir à un riche Accordeur. D’après le professeur Audebrand, il s’agit d’un système révolutionnaire qui favorise la mixité sociale et envers lequel notre économie devrait s’orienter.

Taxi ou covoiturage…

« Le covoiturage, ce n’est pas le taxi. Chacun doit faire sa part. Moi le véhicule, la conduction, et toi, le carburant, ce qui explique le préfixe ‘co’, explique Lan P., passagère d’Amigo Express. Ne prends pas ton conducteur pour ton chauffeur de taxi, parce qu’il ne l’est pas. S’il t’aide avec tes valises, c’est parce qu’il est gentil, un point c’est tout. Pendant le trajet, il est important que tu parles avec ton covoitureur, que tu ne le laisses pas seul. »

Lan P. est Vietnamienne. Elle n’a pas osé avoir recours au covoiturage avant sa deuxième année au Canada. Venant d’un pays où le nombre de scooters est presque égal à la moitié du nombre de la population, elle n’avait pas cette habitude de s’embarquer dans une voiture pendant des heures avec un ou deux, trois étrangers. Mais un voyage Montréal – Sherbrooke a changé son avis. “C’est beaucoup plus rapide, et moins cher, souligne l’étudiante au doctorat à l’université de Montréal.

GrabBike, la moto-taxi technologique s’empare de Hanoi et d’Ho Chi Minh-ville, mais aussi de Jakarta, Bali et Bangkok.
© Tien Phong

Si Lan P. est newbie du covoiturage, elle est loin d’être dinosaure en ce qui concerne Uber, ou Grab – une alternative à Uber créée en 2012 par deux Malaisiens à Singapour. « J’étais plus snob au Vietnam, dit Lan P., en riant. J’utilisais souvent Uber ou Grab pour me déplacer. Parfois il ne me fallait que cinq mille dongs (0,28 CAD) pour un trajet de plus de deux kilomètres, ce qui me rendait un peu honteuse auprès du chauffeur. » La commodité et le bas prix que proposent ces deux entreprises ont bouleversé les services de transport de Hanoi et Ho Chi Minh-ville. Les compagnies de taxi ont haussé le ton contre une concurrence inégale avec Uber et Grab, mais aussi les ‘motos-taxis’ (xe om) qui perdent leurs clients aux services d’Uber Moto ou de GrabBike.

Le covoiturage 3.0…

Étudiant au baccalauréat en design graphique à l’université Laval, Philippe Langlois est aussi co-responsable de la division québecoise de Pop Covoiturage, une entreprise de transport urbain fondée par Flo Devellennes en 2014. Avec ses expériences en tant qu’administrateur des groupes Facebook de covoiturage, Philippe avait au début l’idée de créer avec son ami Yan Poirier leur propre plateforme. « Mais on s’est rendu compte que cela ne sert à rien de faire une guerre de capitalisme de libre marché quand on a quelqu’un qui faisait la même chose en Colombie-Britannique. On a décidé de s’associer à ces gens-là, plutôt que de faire une compétition car au final, nous avons une même mission, c’est de faire du covoiturage partout en Amérique du Nord. Nous n’avons que deux personnes au Québec, mais au Canada, c’est tout un mouvement. »

Pop se définit comme le covoiturage 3.0. « C’est un terme qu’on utilise surtout au niveau marketing, mais qui est quand même réel au fond, dit Philippe. Au Québec il y a eu comme trois phases de covoiturage. La première, ça a été Allo stop qu’il fallait appeler pour avoir un rendez-vous puis un covoiturage. Ensuite il y a Amigo Express, avec l’arrivée du siteweb, une plateforme où les gens y consultent tous les trajets offerts. La troisième, ce serait nous. Notre application permet aux utilisateurs, au bout de trente secondes, de trouver et réserver leur trajet. On leur offre aussi un plateforme pour communiquer entre eux et il y a un système d’évaluation. Au final, avec la carte de crédit et le paiement intégré, l’argent sera acheminé au conducteur après un délai de quatre jours. »

Pop Covoiturage est arrivé au Québec en juillet 2017. Photo: Philippe Langlois, Yan Poirier et Flo Devellennes
© Pop Covoiturage

Le service de communication, le paiement en ligne et la transparence constituent les trois piliers du covoiturage 3.0, selon Philippe Langlois. Les étudiants qui ont grandi avec les smartphones et qui ont une grande demande de déplacements économiques constituent la première clientèle de Pop. « Mais le covoiturage est plus large que ça, souligne Philippe. Ce sont des parents qui viennent visiter leur enfant. C’est des travailleurs, des militaires… C’est d’ailleurs ce que j’aime dans la communauté de covoiturage: on peut toujours avoir une nouvelle expérience avec une nouvelle personne qui a un bagage de vie complètement différente du nôtre. » 

Le partage, l’économie du futur ?

« Le covoiturage est une belle forme de l’économie du partage », affirme Luc Audebrand, tout en soulignant qu’il est dans une économie ubérisée ou une économie solidaire, dès qu’une entreprise est créée, elle a des responsabilités envers la société en général, ses employés et envers ses clients. Le rôle du gouvernement est de s’assurer que l’entreprise prenne vraiment soin de ces trois acteurs, mais chaque individu devrait s’engager davantage dans la construction d’une saine économie du partage.

Entretemps, malgré la culture individualiste nord-américaine, Pop veut se développer vers les États-Unis vu un changement ces dernières années dans l’attitude des gens vis-à-vis du partage. « Nous voulons prouver, avec Pop, qu’il est possible de faire un business qui est bon pour l’environnement, qui crée une communauté mais qui est aussi profitable », affirme Philippe Langlois.