L’intervention militaire de la Turquie est d’abord et avant tout motivée par la montée en puissance du sentiment nationaliste kurde dans la région et non pas par la présence de groupe armé État islamique à un jet de pierre de sa frontière. Déjà aux prises avec une zone d’influence kurde autonome en Irak, la Turquie craint l’avènement d’un second territoire kurde disposant d’une large autonomie en Syrie, car cela pourrait bien réveiller la force tranquille kurde turque selon le professeur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient, M. Francesco Cavatorta.
En entrevue pour l’Exemplaire, M. Cavatorta explique que la stratégie première de la Turquie en intervenant militairement en Syrie et en Irak consiste à «freiner la renaissance du mouvement indépendantiste kurde». Le groupe armé État Islamique étant davantage une priorité des puissances occidentales.
Le politologue raconte que la Syrie est le théâtre d’un conflit extrêmement complexe aux enjeux multiples où plusieurs factions s’affrontent. De ces factions, M. Cavatorta indique que les Kurdes syriens, principalement représentés par le Parti de l’union démocratique (PYD), se sont imposés dans le nord du pays et qu’ils ont réussi à asseoir leur autorité sur l’ensemble du territoire du Kurdistan syrien, soit le long de la frontière nord-est avec la Turquie.
Faisant ainsi naître un deuxième territoire sous influence kurde aux portes de la Turquie avec le Kurdistan du Sud, une région fédérale autonome d’Irak, où l’on retrouve d’ailleurs les bases d’opérations du Parti travailliste du Kurdistan (PKK).
«La peur du gouvernement turc, c’est que tout ça dégénère et que l’on assiste à la création d’un état indépendant kurde», ajoute M. Cavatorta. D’ailleurs, la population kurde présente en Turquie représente une part importante de la population totale du pays. Le politologue fait donc état que ce nationalisme kurde puisse perturber l’unité turque, car les souverainistes «revendiqueraient une partie importante du territoire turc afin de le rattacher au Kurdistan de la Syrie et de l’Irak».
Le professeur reste toutefois prudent en argumentant que la constitution d’un tel État est encore bien loin de se concrétiser. Cependant, il rappelle que la crainte de ce scénario force la main d’Ankara et le contraint à intervenir militairement afin de «miner l’autonomie kurde en Syrie et en Irak». Les diverses factions kurdes présentes en Syrie et en Irak n’étant pas unies sous une même bannière, Cavatorta explique que la Turquie tente de «provoquer encore plus des divisions entre les forces Kurdes, [soit celles du PYD et du PKK]» afin de les affaiblir tout en protégeant son intégrité.
Saper les efforts de paix…
En décidant de bombarder des positions du Parti travailliste du Kurdistan (PKK) en Irak, le gouvernement turc a soulevé la colère de la formation politico-militaire kurde, car selon elle, les conditions qui permettaient le maintien d’un cessez-le-feu avec la Turquie depuis 2013 n’étaient plus remplies, selon France 24.
Ankara justifie de telles attaques en invoquant la nécessité de créer une zone tampon à ses frontières. Le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a d’ailleurs affirmé que «ces opérations ne sont pas […] ponctuelles et continueront tant que des menaces viseront la Turquie».
Le dialogue datant de 2012 entre les séparatistes kurdes du PKK et le gouvernement turc est donc dangereusement compromis, selon des informations obtenues par France 24. Le média rappelle que le conflit a déjà fait plus de 40 000 de morts en trente ans.
Ou stratégie politique calculée?
À en croire l’une de nos sources, il est fort probable que le président Erdogan, issu du parti de la justice et du développement (AKP), ait décidé d’effectuer des frappes aériennes contre les positions kurdes en Syrie du PYD et du PKK en Irak afin de réveiller le sentiment nationaliste turc et d’assurer à son parti une majorité absolue aux prochaines élections prévues en novembre. Majorité que le parti a perdu aux élections législatives de juin, notamment dû à l’obtention de 13% des suffrages pour le Parti démocratie des peuples (HDP), parti pro-kurde .
M. Cavatorta y voit là de possibles manoeuvres tentant de faire en sorte que l’AKP incarne la «résistance turque contre les ennemis étrangers», notamment les factions du PKK et du PYD.
D’autres pistes de réponses
La Turquie serait peut-être en train de tenter de démontrer à la communauté internationale la nécessité de coordonner une intervention militaire conjointe afin de sécuriser une zone où les réfugiés syriens pourront être à l’abri des bombardements et des combats, selon des informations obtenues par l’Exemplaire. Toujours selon cette source qui a requis l’anonymat, cela permettrait à la Turquie de ne pas avoir à accueillir un flux constant de réfugiés syriens qui fuient le conflit. Selon le quotidien Le Monde, près de deux millions de réfugiés ont déjà été accueillis par le pays depuis le début du conflit.






















