Nature photo créé par wirestock - fr.freepik.com
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Émotions de tristesse, sentiment de ne pas avoir d’utilité, pensées négatives et envahissantes qui empêchent de manger, de se concentrer et même d’éprouver du plaisir. Et ce, pendant des semaines, des mois, voire des années. Selon l’Institut du Cerveau, la dépression est un état paralysant qu’une personne sur cinq est susceptible de vivre au cours de sa vie.  Depuis les années 2010, les psychédéliques suscitent un intérêt renouvelé par le monde de la recherche scientifique   pour arriver à soulager les patients .

Longtemps perçue comme étant un manque de volonté, nous savons maintenant que la dépression se manifeste plutôt par un dérèglement chimique à l’intérieur du cerveau.  Pour le psychiatre Juan David Nasio, il ne faut toutefois pas trancher trop rapidement sur le dérèglement lui-même comme étant la cause de la dépression, car « nous ne savons pas si le dérèglement biochimique est provoqué par le choc émotionnel ou si, à l’inverse, c’est le dérèglement biochimique qui, ayant affaibli les défenses du moi, favorise la survenue du choc émotionnel ». En revanche, nous savons que ce dérèglement est bien là et qu’il est la porte d’entrée vers la guérison. Mais il faut faire vite ! En effet, les effets de la dépression ne s’arrêtent pas seulement aux sentiments. Ils affectent la structure cérébrale et, à long terme, ils peuvent réduire les fonctions cognitives. Il est donc essentiel de soulager rapidement les personnes atteintes de dépression.

 

Peu de traitement, résultats mitigés

Or, les traitements plus couramment utilisés pour lutter contre la dépression n’ont pas toujours  les effets escomptés. Ces traitements combinent la prise quotidienne d’antidépresseurs et des visites chez le psychologue ou le psychiatre. De plus, les résultats, s’il y en a, ne sont visibles qu’au bout de deux à trois semaines. Malgré ces dispositions, jusqu’au tiers des patients demeurent résistants aux traitements et n’y voient pas de bénéfices.

Le retour des psychédéliques pourrait être une partie de la solution. Au tournant des années 50, de nombreux chercheurs se sont intéressés aux effets des psychédéliques sur le cerveau. Avec de grands résultats, mais une méthodologie douteuse mettant en péril la vie des personnes traitées, cela a abouti à l’arrêt des travaux de recherche et même à l’interdiction d’utiliser certains de ces composés. Le bannissement des drogues récréatives dans les années 1970 a relégué ces études au placard. « Avec une méthodologie assurant une meilleure sécurité, quelques études, encore très préliminaires, sont toutefois assez prometteuses si nous les prenons avec assez de précautions. », le souligne Pr Jean-François Trudel, professeur-chercheur au sein du département de psychiatrie de l’Université de Sherbrooke,

 

Les psychédéliques : que sont-ils?  

La consommation d’hallucinogènes remonterait à l’âge de pierre et leur utilisation reflétait les dimensions culturelles reliées au mythique et au surnaturel de cette époque. De nos jours, ces substances sont parfois consommées de manière récréative par les Canadiens, soit environ 1% de la population canadienne, selon une étude réalisée en 2012 par le gouvernement du Canada. Les psychédéliques incluent une grande variété de substances comme le LSD, les champignons magiques (aussi appelés psilocybine), la kétamine ou la MDMA (ecstasy). Ces drogues peuvent être synthétisées ou tirer leur origine de la nature : écorces d’arbre, graines, champignons, cactus ou autres plantes.

Les effets reliés à la prise des psychédéliques peuvent modifier les cinq sens : la vue, le toucher, l’audition, le goût et l’odorat. L’effet causé dépendra de nombreux facteurs, comme de la drogue prise, mais également de l’état d’esprit, de l’âge du consommateur et bien plus encore. Ainsi, les expériences causées par ces substances sont très variables et peuvent durer plusieurs heures. Leur consommation peut causer « des expériences émotionnelles très troublantes » soulève le Pr Trudel. De l’extase à l’horreur, le réel peut se confondre avec l’imaginaire par les effets psychoactifs de ces drogues. « Les risques de devenir accro semblent être minimaux avec les substances psychédéliques », mentionne le Pr Trudel. Cependant, les hallucinogènes peuvent entrainer une dépendance dite psychologique et certains peuvent tout de même créer de l’accoutumance, soit une nécessité d’augmenter sa consommation pour ressentir les mêmes effets.

Les hallucinogènes sont, en règle générale, des substances illégales et non réglementées au Canada. Cependant, sous le parapluie de certains essais cliniques ou du Programme d’accès spécial de Santé Canada, ces drogues peuvent être autorisées à des fins médicales ou de recherche.

 

Un traitement assez différent

Un traitement à la kétamine est également autorisé par Santé Canada pour traiter les dépressions résistantes aux traitements. Au Québec, seule la clinique Mindspace, fondée par Joe Flanders, psychologue et professeur-assistant à l’Université McGill, le propose. Le traitement suit plusieurs étapes sur plusieurs mois, pendant lesquelles l’encadrement du patient est primordial. Il suit d’abord des séances de préparation pendant lesquelles il rencontre un thérapeute et établit le but du traitement. Vient ensuite le dosage, où le patient reçoit la kétamine et « va avoir une expérience d’ouverture et de guérison », explique le psychologue Joe Flanders dans un entretien avec Radio-Canada. Il y a enfin une ou plusieurs séances d’intégration pendant lesquelles le patient discute de cette expérience avec le thérapeute. Ce cycle est répété deux à trois fois. Ainsi, même s’il s’agit de prendre des psychédéliques, « on est loin de danser toute la nuit », raconte Joe Flanders.

Des essais cliniques testant l’efficacité d’autres psychédéliques contre la dépression sont toujours en cours, visant surtout la MDMA, la psilocybine, et, dans une moindre mesure, l’ayahuasca, une substance extraite d’un cactus. Les psychédéliques sont également testés contre d’autres troubles psychologiques, comme le syndrome de stress post-traumatique, l’alcoolisme ou l’anxiété.

Molécule Trouble ciblé
MDMA Syndrome de stress post-traumatique
Psilocybine Dépression, anxiété liée à la fin de vie, alcoolisme
Kétamine Dépression, douleurs chroniques
Ayahuasca Dépression
LSD Anxiété liée à la fin de vie

 

Après le bannissement des drogues récréatives dans les années 1970, les essais sur les psychédéliques ont recommencé à la fin des années 1990, principalement grâce à des fonds philanthropiques. Ces études, associées à la plus grande acceptabilité sociale des psychédéliques, ont fait boule de neige. L’industrie pharmaceutique s’en est emparée : en 2020, «  il y a environ 700 millions de dollars qui ont été levés par des compagnies privées psychédéliques », raconte Alexandre Lehmann, professeur agrégé à la Faculté de médecine de l’Université McGill, dans une entrevue accordée à Radio-Canada. Un traitement à la MDMA contre le syndrome de stress post-traumatique est actuellement en phase 3, le dernier avant la soumission aux agences de santé publique. Quant à la psilocybine, un essai clinique comparant son efficacité à celle de l’escitalopram, un antidépresseur classique, est en phase 2.

 

Des résultats prometteurs… mais pas miraculeux

Les résultats de ces différentes études sont encourageants: suivant les traitements, de 70% à 80% des patients rapportent une amélioration nette de leurs symptômes et la ressentent toujours après plusieurs semaines, voire plusieurs mois. À tel point que la Food and Drug Administration des États-Unis a accordé aux psychédéliques le statut de thérapie novatrice, ce qui doit accélérer leur arrivée en clinique. Depuis le 5 janvier dernier, l’accès à un traitement à la psilocybine ou à la MDMA peut être demandé par les médecins canadiens à Santé Canada. Cependant, l’état clinique du patient doit justifier de manière appropriée cette requête qui fera l’objet d’une analyse de cas approfondie. Seuls les patients en phase terminale ou atteints d’une maladie grave qui n’ont pas répondu aux traitements conventionnels peuvent être éligibles.

En effet, les chercheurs préviennent qu’il ne s’agit pas d’un remède miracle. Leur efficacité n’est pas de 100%. De plus, les patients bipolaires, schizophrènes, ou ayant un historique de psychose ne peuvent pas les recevoir, précise Joe Flanders. Les essais cliniques menés ont également leurs limitations : faible nombre de participants et pas ou peu de données sur les effets à long terme. Il est également difficile de trouver un bon placebo comme contrôle, à cause des effets puissants et caractéristiques des psychédéliques. L’intervention même des thérapeutes pourrait causer un biais, car il est difficile de déterminer leur impact sur le succès (ou non) du traitement.

Malgré cela, « c’est un changement complet de paradigme, » dit le Pr Trudel. « Nous passons d’une psychothérapie étalée sur plusieurs mois, avec des effets variables. La prise d’antidépresseurs qui donnent des résultats au bout de quelques semaines à la prise d’un psychédélique qui agit en quelques heures seulement et qui pourrait avoir un effet concret sur le cerveau et les émotions ».

« Il y a beaucoup de potentiel, mais on est tout au début de cette histoire-là. » conclut Joe Flanders. « J’ai confiance que, dans les prochaines années, on va faire assez de recherche avec ces substances pour être en mesure d’offrir des traitements pour plusieurs problèmes de santé mentale. »

Si ces recherches sont concluantes, les médecins et thérapeutes disposeront alors de nouveaux outils pour soulager leurs patients.