La parution d’une photographie de Jay Du Temple en couverture du magazine Elle Québec, le 13 novembre 2020, a ravivé un débat entre les personnes qui voient d’un œil positif la présentation d’une masculinité différente et celles qui dénoncent la popularisation marchande d’une culture minoritaire. Joëlle Rouleau, professeure à l’Université de Montréal, affirme qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais côté dans ce débat. Selon elle, la couverture du magazine va forcément aider à déconstruction des normes de genre, sans pour autant que l’humoriste puisse parler au nom de tous les groupes identitaires.

Spécialisée dans l’étude des genres, Joëlle Rouleau affirme que la couverture de Jay Du Temple dans le magazine Elle Québec est intéressante d’abord parce qu’elle présente une forme de masculinité non-toxique au grand public québécois. Ayant un grand auditoire diversifié, le magazine offre alors une importante plateforme à une culture minoritaire dans un contexte de culture dominante, explique-t-elle.

Toutefois, elle rappelle que le magazine reste une machine à profit connue pour célébrer la culture populaire et le culte de la célébrité. Selon elle, c’est cette idée d’utiliser les cultures marginalisées Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le.s, Transgenres, Queer et plus (LGBTQ+) au profit d’une culture mainstream qui déclenche les critiques de la part des groupes identitaires minoritaires.

Jay Du Temple s’identifie publiquement comme homme hétérosexuel de genre masculin : il est considéré comme cigenre dans le cadre des définitions d’identité existantes. Par opposition à transgenre, l’adjectif cigenre désigne le cas où le genre ressenti par une personne correspond à celui assigné à sa naissance. De ce fait, les communautés LGBTQ+ dénoncent sa couverture du magazine, puisque le comédien obtient de la reconnaissance pour une cause qui ne lui revient pas de défendre, estime Rouleau. Selon elle, il y un double standard en la matière.

« Il y a quelque chose de profondément injuste : quand un homme cisgenre hétérosexuel pose une telle action, on le célèbre, mais quand une personne Queer se positionne, on ne lui accorde pas nécessairement autant d’attention. » – Joëlle Rouleau

La professeure rappelle que tout le militantisme des communautés LGBTQ+ au courant des années 1960-1970, a mené à une plus grande acceptation d’un spectre de genre au sein de la population. Pour Rouleau, ces communautés et ces cultures se sont battues pour du changement et continuent à résister aux normes sociales implantées.

« Cette tension-là se retrouve partout en société, on a des gens qui veulent que ça change et d’autre qui sont bien avec le statu quo. » – Joëlle Rouleau

Elle reconnait toutefois que cette couverture sera un facteur de changement. Ce numéro du magazine offre la possibilité au public de se questionner sur les choix vestimentaires faits par toute le monde à tous les jours. En portant une robe et du vernis à ongle, Jay Du Temple fera peut-être réaliser à certaines personnes que s’habiller d’une certaine façon est un choix, suggère Rouleau. Surtout, elle espère que les gens se poseront dorénavant la question : « pourquoi je choisis de m’habiller comme je le fais ? ».

Investir plusieurs communautés et plusieurs identités

Cela fait deux ans que Jackie Carlmichael est une drag queen : il s’agit d’une personne, habituellement de genre et de sexe masculin, qui se construit une identité féminine extravagante personnalisée le temps d’un jeu de rôle. Pour l’artiste, la Drag est une forme d’art qui lui permet d’exprimer une facette de son identité Queer. Même si les communautés LGBTQ+ se rattachent toutes au même acronyme, il en existe une grande variété, explique Carlmichael, mais que toutes ces communautés prônent une valeur centrale : l’acceptation de la diversité.

Pour elle, la représentation médiatique est importante, parce qu’elle permet de rejoindre plusieurs personnes et qu’elle agit comme une forme d’éducation.

« Le fait de voir de la diversité nous fait accepter la diversité. » – Jackie Carlmichael

Elle estime toutefois que les communautés LGBTQ+ ne sont pas les seules à avoir contribué à une déconstruction des normes de genre au fil du temps, en mentionnant par exemple la culture punk, la culture rock ou encore la culture hipster. Chacune a contribué à un mouvement de tolérance à la différence et à la remise en question des normes sociales de genre établies.

De son côté, Joëlle Rouleau ajoute que les robes et le vernis à ongle étaient à la mode pour les hommes durant les années 80.

« Il n’y a rien de nouveau. Pensons à la chanson d’Indochine, 3e sexe, qui vient de revenir à la mode. Cette chanson à 35 ans, mais on dirait qu’elle aurait pu être écrite aujourd’hui. » – Joëlle Rouleau

Pour Jackie Carlmichael, les cultures LGTBQ+ sont des cultures militantes qui s’efforcent de faire avancer les choses, mais qui sont constamment confrontées à du conservatisme politique, économique et social.

« L’histoire des communautés LGBTQ est très ignorée. On en parle depuis 30 ans, mais ça existe depuis bien plus longtemps. » – Jackie Carlmichael

La professeure Rouleau suggère, à son tour, que cette ignorance relève d’un manque d’éducation, mais qu’elle provient surtout d’un manque de volonté de se remettre en question de la part des groupes dominants. Selon Rouleau, une personne réagit de façon homophobe ou transphobe, souvent parce qu’elle a peur de se questionner au sujet de sa propre identité.

« C’est comme s’il [était] dangereux d’essayer de comprendre l’identité de l’autre, parce que si on se pose des questions pour quelqu’un d’autre, forcément on va se les poser pour nous-même. » – Joëlle Rouleau

Créé en 2012, CliquezJustice.ca est un site pancanadien d’information juridique qui a pour mandat « d’informer le grand public […] sur ses droits et obligations dans des contextes touchant autant le quotidien que la vie en société ». Ce média, régi par le ministère de la Justice du Canada, offre depuis deux ans une page dédiée aux définitions d’identités et à leur reconnaissance légale au niveau fédéral.

Avoir les bons mots pour se définir

Note : dans cette partie, le pronom elle sera utilisé pour faire référence au nom féminin personne et non à l’identité de l’intervenant.e.

Alexis s’identifie comme une personne non-binaire depuis maintenant trois ans. Selon Alexis, l’identité est propre à chacun. Pour cette personne non-binaire, il n’a jamais été question de changer de genre. La non-binarité reste quelque chose d’innée pour Alexis.

« Je me suis toujours senti.e différent.e de ce à quoi j’étais censé.e correspondre. » – Alexis

Alexis comprend que son système reproductif biologique lui impose une identité sexuelle féminine. Toutefois, Alexis ne se retrouve pas dans la définition sociale de ce qu’est une femme et dans les attentes sociales attachées à un genre ou un autre.

« Je ne rejette pas mon sexe, je rejette les attentes, les caractéristiques sociales et la représentation qu’associe la société au genre féminin » – Alexis

Résidant à Montréal, Alexis est anglophone et réalise que la langue anglaise offre une plus grande représentativité que la langue française puisqu’elle permet d’utiliser des pronoms neutres comme « they » Alexis explique qu’il lui a pris beaucoup de temps avant de trouver un mot juste pour s’identifier en français.

« Quand il existe seulement les mots homme et femme, qu’est-ce que tu fais quand tu ne t’identifies à ni l’un ni l’autre ? Tu n’es rien, tu n’existes pas… Je ne réponds à aucune des deux identités principales créées par la société. Je suis simplement moi. » – Alexis

Le recours au genre genre dans la langue française est inévitable, mais plusieurs groupes s’efforcent de rendre la langue plus représentative. À Québec, l’association Féministes en Mouvement de l’Université Laval (FEMUL), a lancé, à l’automne 2020, un guide d’écriture inclusive. Ce document présente différentes formes d’écriture épicène en français afin d’assurer une représentation des genres.

En europe, Tristan Bartolini, un graphiste et typographe suisse, a dernièrement remporté le prix Art Humanité pour avoir développé de nouveaux caractères qui pourraient être ajoutés à l’alphabet, afin de rendre l’écriture en français non-genrée plus simple.

« On ne peut pas évacuer le genre de la langue française, alors il faut inclure les deux », suggère Joëlle Rouleau.

L’ouvre de Tristan Bartolini présente des signes qui proposent un mélange graphique des lettres qui composent les terminaisons masculine et féminine. Cet amalgame remplace alors les terminaisons genrées de la langue française.