«C'est les jeunes qui ont été le plus attachés à des mouvements comme celui de Greta Thunberg », dit Jacques Hamel, sociologue. «Les jeunes se rallient à cette cause climatique ». (Photo: Alphonsine Sefu)

Cette année marque les 10 ans du printemps érable. En mars 2022, plusieurs étudiants de la province ont manifesté pour souligner cet évènement marquant, avec des revendications sur la justice sociale et l’environnement. L’Exemplaire revient sur le mouvement des carrés rouges par le regard des étudiants d’aujourd’hui sur la politique et le militantisme.

Qu’elles y soient restées ou non, les figures principales du mouvement des carrés rouges rouges se sont distinguées par leur parcours en politique. L’un des exemples les plus parlants de ce cheminement est sans aucun doute Gabriel-Nadeau Dubois, aujourd’hui chef du Parti Québec solidaire. Léo Bureau-Blouin, pour sa part, a été élu député du Parti Québécois de 2012 à 2014. Après cela, il a changé de domaine, devenant auxiliaire juridique du juge en chef de la Cour suprême du Canada en 2020, et est maintenant associé dans un cabinet de conseil en stratégie. Quant à Martine Desjardins, elle a posé sa candidature pour le Parti québécois en 2014. Elle est maintenant directrice-générale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

Pour autant, d’autres acteurs du mouvement, aujourd’hui bien plus discrets, poursuivent leur engagement politique. C’est le cas de Simon-Olivier Gagnon, étudiant à l’époque en sociologie à l’Université Laval. Vers 2010, il commençait à militer activement contre la hausse des frais de scolarité et la tarification des services publics, notamment. La grève étudiante était un sujet d’importance: « je me suis impliqué au sein de l’association étudiante et on commençait déjà à en parler». Aujourd’hui en archivistique, il affirme que le mouvement des carrés rouges a permis à des étudiants de faire leur classe politique. « je pense qu’il y a plein de personnes qui ont appris c’était quoi la pratique politique, tout le compendium de pratiques, des stratégies, des tactiques qui peuvent être mobilisées » . Lors des manifestations du printemps érable, il était en France avec d’autres étudiants. Mais cela ne l’a pas empêché de s’informer et d’apporter son soutien à la cause. Ses amis et lui ont d’ailleurs pris une photo (ci-dessous) aux côtés de la statue de Johann Wolfgang von Goethe, après l’avoir couvert d’un drapeau rouge.  Simon-Olivier croit que ce mouvement étudiant a eu une véritable résonance à l’extérieur de la province.

Alors qu’ils étaient en France lors du printemps érable, des étudiants québécois voulaient montrer qu’eux aussi militaient.(Photo: Simon-Olivier Gagnon)

 

La génération z et la politique

Selon Anaïs Gousse, les valeurs environnementales sont partagées par la majorité de la jeunesse. « Je crois que c’est un enjeu qui peut rallier le plus de personnes possibles et pour lequel on devrait se mobiliser le plus possible». (Photo: Alphonsine Sefu)

Dix ans après le mouvement des carrés rouges,  certaines choses ont inévitablement changé. Entre temps, le militantisme des jeunes a grandement été affecté par la pandémie. Au cégep, par exemple, plusieurs étudiants qui n’ont pas connu les associations étudiantes et qui viennent du secondaire ont pris l’habitude de rester chez eux, au lieu de sortir pour militer. C’est ce qu’explique Anaïs Gousse, membre de l’association étudiante du Cégep Limoilou: « la COVID-19 a vraiment brisé la mobilisation qui existait déjà dans les cégeps. Il y avait un momentum de mobilisation pour l’environnement avant». Dans ce contexte, ce n’est plus seulement la présence physique qui importe pour faire entendre ses revendications, mais aussi la présence en ligne. 

Naomi Laflamme est stagiaire à l’Assemblée nationale depuis l’automne dernier. Selon elle, les différentes manières de s’impliquer en politique se valent, que ce soit vers le bas avec les réseaux sociaux ou par le haut, en devenant des représentants politiques. (Photo: Assemblée nationale du Québec)

Cette présence en ligne pourrait ainsi être une manière pour les partis politiques de joindre les plus jeunes générations. Pour Naomi Laflamme, étudiante en science politique à l’Université Laval, les partis politiques qui se démarquent le plus auprès de la jeunesse sont ceux qui ont des comptes sur les réseaux sociaux. Selon elle, ceux qui utilisent des plateformes comme Tiktok pour communiquer avec les électeurs semblent plus accessibles, plus proches des jeunes. Cela donne l’impression «que les politiciens sont “comme nous”, qu’ils ont les mêmes inquiétudes ou revendications», estime-t-elle. Par ailleurs, Anaïs pense que les partis politiques « auraient intérêt à plus aller voir la jeunesse, nous voir et nous demander ce qu’on veut vraiment pour notre futur». Cela n’inclut pas seulement ceux qui peuvent aller voter, mais aussi ceux qui sont au secondaire ,même au primaire, «parce que c’est leur futur qui est en jeu » affirme-t-elle.

 

Selon Naomi, les plus jeunes électeurs ne veulent « pas des petits changements ou des réformes, mais des évolutions plus intenses ». Ils veulent qu’il y ait des actions concrètes posées pour aller en leur sens. L’étudiante en science politique ajoute que les jeunes, même s’ils participent moins à la politique active, ont une implication politique hors des partis: « ils se tourneraient plus vers les manifestations, les pétitions, les revendications par internet, sur les réseaux sociaux pour se faire entendre.», dit-elle. Pour Naomi, ces nouveaux moyens de communications peuvent avoir un impact dans les médias , ainsi qu’au sein du gouvernement, et créer des nouveaux débats de société. 

Pour Gabe Turgeon, il n’est pas évident d’encourager ses pairs à s’impliquer. «C’est une culture qui n’est comme plus là, c’est difficile et ça prend énormément d’énergie », dit-elle. (Photo: Alphonsine Sefu)

Même avec ces nouveaux moyens de revendiquer, des militants sentent tout de même que certains enjeux ne sont pas assez discutés en politique. Anaïs est surprise de la pauvreté qui accable ses pairs. Elle est donc préoccupée par les problèmes de l’inflation, du salaire minimum et de la crise du logement. «C’est de la souffrance qui est quasiment invisible, parce que c’est pas de quoi dont tu vas énormément parler avec du monde, mais on se rend compte que c’est partagé par vraiment trop de personnes», confie-t-elle. Gabe Turgeon, qui est aussi membre de l’association étudiante du Cégep Limoilou, a des appréhensions en ce qui a trait au paiement des frais d’université. En plus des enjeux environnementaux, elle trouve que la question de l’inflation est assez anxiogène: « je pense au fait que je vais devoir payer mon université, et ça me tue». Elle souligne que «si t’es pas capable de payer ton épicerie, t’auras ni le temps, ni l’énergie pour aller militer pour des causes qui sont importantes». De là, elle estime que la lutte des carrés rouges est toujours d’actualité.

 

Écoanxiété, Écodépression… Écocolère !

À l’Association étudiante des sciences sociales (AESS), des manifestations ont eu lieu dans les derniers mois pour mettre de la pression sur le gouvernement, dans le but de faire entendre les revendications des étudiants en matière d’environnement. L’écoanxiété, l’écodépression et finalement l’écocolère sont des termes qui reviennent souvent dans leurs discussions, car ils traduisent le sentiment que plusieurs ressentent face à la crise climatique. Thomas Harton, membre de l’AESS, remarque que ce combat concerne tout le monde, car ce n’est pas juste les jeunes qui manifestent: « il y a des familles, des adultes dans la trentaine ou la quarantaine. Il y a des personnes de tous les milieux, tous les endroits et tous les backgrounds».  Pour lui, chaque manifestant doit ressentir une certaine peur par rapport au sort de la planète, mais l’action collective donne de l’espoir, et c’est l’espoir qui « fait vivre la lutte ». Pénéloppe Dagenais-Lavoie, coordonatrice à l’AÉSS, abonde dans le même sens: « je pense qu’il y a un mélange de « on est tannés de pas être entendus », de  « on va subir les conséquences donc c’est vraiment fâchant », et de « on pense encore pouvoir changer les choses ».

«Ce n’est pas juste les jeunes qui ne sont pas entendus, c’est aussi les scientifiques qui ont travaillé toute leur vie là-dedans, qui ont fait de la recherche et qui ne se font pas considérer», Péneloppe Dagenais-Lavoie. 

Étudiants en sciences sociales, ils croient qu’il faut démontrer les effets concrets qu’ont les changements climatiques pour conscientiser la population. Pénéloppe mentionne les vagues de chaleur au Québec, «ça tue beaucoup de gens et ça va en tuer encore cette année », affirme-t-elle. Thomas parle aussi de l’augmentation du niveau de l’eau du fleuve et des répercussions que cela aura sur les berges. « On parle d’érosion, de glissement de terrain… Déjà chaque année au Québec, on a des régions qui sont inondées », lance-t-il. Les deux étudiants soutiennent qu’il est urgent d’agir dans les trois prochaines années pour contrer la crise climatique

Plusieurs étudiants, au collégial et à l’université, ont organisé des marches et des manifestations pour le climat dans les derniers mois. (Photo: Alphonsine Sefu)

Selon le sociologue Jacques Hamel, spécialiste de la jeunesse, les plus jeunes générations sont confrontées à la peur et à la contradiction. Elles sont informés, avec les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qu’elles « risquent quasiment de connaître la fin de l’humanité». Le sociologue constate aussi que « les jeunes sont confrontés au paradoxe des partis politiques ». D’un côté, les élus leur disent qu’ils sont sensibles au réchauffement climatique et qu’il y a la volonté d’y remédier. D’un autre côté, les jeunes ne peuvent ignorer l’impasse des politiques actuelles.

Pénéloppe et Thomas soulignent que le militantisme pour la cause environnementale « n’est pas un hobby », qu’ils ne le font pas par choix, mais par nécessité, désespérés à l’idée que l’environnement soit une question politique: « on traite encore ça comme si on avait le choix et que c’était politique, mais c’est pas politique», dit Péneloppe. « C’est une question de bien-être planétaire».

Pour Jacques Hamel, il n’est pas étonnant que les jeunes soient réfractaires au gouvernement, car il leur semble que «les politiciens et partis politiques restent sourds à leur principale revendication, qui est celle de protéger l’environnement». Selon Thomas, plusieurs problèmes qui le touchent et qui affectent ses pairs ne sont pas pris en charge sérieusement: l’anxiété à l’université, la précarité étudiante, le coût trop élevé de la vie et la crise climatique.Il ne se sent donc pas écouté: « je trouve que c’est un peu rire de nous quand on dit qu’on est importants et qu’on est le futur de la société».