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Nomination d’une juge à la Cour Suprême américaine : un enjeu de communication

1 octobre 2020 - 22:00

Crédit : Pixabay


Pascaline David

C’est inévitable, Ruth Bader Ginsburg a laissé un siège vide à la Cour suprême des États-Unis et sera remplacée. Toutefois, républicains et démocrates ne s’entendent pas sur le moment où cela doit être décidé. Décryptage d’un processus inextricablement lié au paysage politique américain, utilisé par Donald Trump comme outil de communication.

Au-dessus de la Cour suprême, qui siège à Washington D.C, il n’y a rien. Il s’agit de la plus haute autorité judiciaire au pays et ses décisions en dernier recours sont sans appel. Cette structure constituée de 9 juges nommés à vie est très puissante, puisqu’elle définit si des textes de loi ou des décrets présidentiels sont conformes ou non à la Constitution. Ses jugements ont donc souvent un impact très fort et durable dans la société américaine.

Crédit photo : Fred Schilling

Les juges sont nommé.es par le président des États-Unis puis confirmés ou non par le Sénat, la chambre haute du Congrès. Les présidents conservateurs auront ainsi tendance à nommer des juges qui partagent leur vision et inversement, afin d’avoir davantage de marge de manœuvre politique et législative. 

 

Diviser pour mieux régner

La nomination d’une juge sert aussi la stratégie de communication utilisée par Donald Trump, selon Vincent Raynauld, professeur adjoint au Département de communication d’Emerson College. « Les deux partis principaux essaient de centrer la conversation publique sur des enjeux qui leur sont bénéfiques sur le plan électoral, analyse-t-il. Le discours de Trump est émotionnel plutôt que factuel, et surtout très idéologique, car cela dynamise sa base électorale. »

Si Trump s’est exprimé rapidement et régulièrement à ce propos après le décès de Ruth Bader Ginsburg, c’est aussi pour attirer l’attention du public. « Sa force, c’est qu’il sait utiliser des problématiques pour diviser et faire oublier d’autres questions importantes comme la COVID-19, observe Vincent Raynauld. Il a compris quelque chose que les démocrates n’ont pas encore saisi : en faisant des déclarations choc sur Twitter, il détermine l’ordre du jour des médias. » 

 

Face à cette tactique de distraction, Joe Biden mène une campagne kitchen table, c’est-à-dire centrée sur ce qui a un impact dans la vie quotidienne des gens. Il essaie de tirer la couverture en abordant des enjeux socio-économiques tels que le système de santé et la paix sociale.

Le président américain a aussi fait entendre qu’il pourrait refuser les résultats des élections, auquel cas la Cour suprême pourrait avoir à choisir le vainqueur. Là encore, il s’agit d’une stratégie de communication.

 

Contrôler le Sénat

De nombreux sénateurs suivent Donald Trump dans cette stratégie. En 2016, pourtant, le Sénat à majorité républicaine avait bloqué la nomination par Barack Obama du progressiste modéré Merrick Garland, quelques mois avant les élections, au motif que le choix devait revenir au prochain président. Certains avaient critiqué ouvertement le mécanisme et se retrouvent aujourd’hui confrontés à leurs propres contradictions, dont la candidate conservatrice nommée par Trump pour remplacer Ruth Bader Ginsburg, Amy Coney Barrett.

C’est aussi le cas du sénateur Lindsey Graham qui est actuellement en campagne en Caroline du sud. Il a récemment fait volte-face en se rangeant derrière le choix présidentiel, afin d’aller chercher les électeurs conservateurs. « Ce qui est intéressant, c’est que Donald Trump semble avoir une emprise importante sur la base du parti républicain, ce qui rend la tâche difficile aux sénateurs de son parti qui voudraient s’opposer à lui », explique Vincent Raynauld.

Susan Collins, sénatrice du Maine, avait voté pour la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême en 2016, alors qu’une grande partie de la population y était viscéralement opposée. Depuis cet événement, elle est sur la sellette auprès des électeurs modérés du Maine. Avec le décès de Ruth Bader Ginsburg, elle est forcée de choisir entre de potentiels votes qui pourraient assurer sa réélection ou suivre la ligne du parti.

Toute l’opération de communication liée à la nomination d’une nouvelle juge se retrouve finalement au service d’un objectif à court-terme : gagner à tout prix.