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La politique de « tolérance zéro » de Trump : quel est le prix à payer pour les immigrants sans-papiers ?

4 décembre 2019 - 09:13

Selon une étude du Pew Research Center de 2017, sur les 11,6 millions d'immigrants mexicains, 43 % seraient illégaux. (Crédit photo : Guillermo Arias / AFP)


Mélanie Merlin, Sahra Iskounen

En octobre 2017, les sources officielles faisaient état de près de 30 000 arrestations de migrants par les États-Unis à la frontière mexicaine. Deux ans plus tard, en 2019, U.S. Customs and Border Protection en recense plus de 80 000. Enquête sur les victimes d’une politique migratoire considérablement durcie suite aux menaces de Donald Trump.

 

Le nombre d’arrestations de migrants augmente de manière graduelle depuis l’élection de Donald Trump. (Crédit photo : AFP)

 

 

En septembre 2001, à la suite des quatre attentats terroristes qui ont frappé les États-Unis par des membres du réseau djihadiste Al-Qaïda, George W. Bush avait, pour une durée indéterminée, fermé la frontière terrestre de 3 141 kilomètres entre son pays et le Mexique. 

En septembre 2006, la Secure Fence Act a été adoptée par le Congrès des États-Unis. Cette loi a donné le feu vert pour ériger environ 1 100 kilomètres de barrière à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Cela avait pour but de diminuer le flux d’immigration illégale provenant d’Amérique centrale et passant par le Mexique. Selon la sécurité intérieure (Homeland Security), entre 2006 et 2017, le nombre d’arrestations a été divisé par trois. Cependant, les contrôles d’identité à la frontière et les expulsions d’illégaux étaient désormais monnaie courante. À la fin du mandat du Président Bush, c’est finalement près de 930 kilomètres qui ont été construit. Selon un rapport de 2017 du bureau gouvernemental des comptes (Government Accountability Office), Obama aurait complété les 1 100 kilomètres du mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique dès son élection. En 2012, plusieurs statuts de politique migratoire pour les immigrants sans-papiers, dont le DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) ont été instaurés. Les populations visées bien qu’elles soient très hétérogènes (Guatemala, Honduras, Salvador …) sont majoritairement composées de Mexicains.

En février 2019, après une bataille acharnée entre républicains et démocrates, le Congrès avait finalement approuvé 1,38 milliard de dollars pour 90 km de mur, bien loin des exigences de Donald Trump qui réclamait près de 6 milliards de dollars pour cette construction. C’est alors que ce dernier avait déclaré « l’urgence nationale » pour obtenir les fonds désirés en prétextant vouloir combattre  une « invasion de drogues, de gangs criminels et de migrants illégaux ». Attaché à sa promesse de campagne présidentielle de 2016 et loin d’être convaincu par la décision du Congrès, début septembre, 3,6 milliards de dollars lui ont été accordés par le ministère de la Défense pour le financement de la construction de 280 km de mur. C’est ainsi qu’une centaine de projets de modernisation et de construction de locaux militaires aux États-Unis et à l’étranger prévus dans le budget 2019 ont dû être « reportés ». Selon l’organisation non gouvernementale humanitaire, Humanium, au printemps 2018, après la mise en place de la politique « tolérance zéro » de l’administration Trump, ce sont plus de 2 700 enfants de migrants qui ont été séparés de leurs parents. Un changement donc en matière d’immigration puisque tous les parents tentant d’entrer illégalement sur le territoire sont poursuivis légalement au lieu d’être poursuivis au civil comme cela était le cas auparavant. Sujet de multiples controverses, cette politique consistant à séparer les enfants de leurs parents en plaçant les premiers dans des centres de détention et en expulsant les seconds dans leur pays d’origine n’a pourtant pas résigné D. Trump.

 

La vidéo suivante permet d’avoir une vue globale sur les chiffres entourant l’immigration des sans-papiers ainsi que des potentielles conséquences que cela peut avoir :

 

 

Conséquences psychologiques

 

Séparation de la famille, incertitudes, solitude, violence sont autant de facteurs rendant vulnérables les migrants en termes de santé à la fois physique et psychologique. La crainte de pouvoir être identifié a empêché l’accès à des témoignages d’immigrants illégaux. En effet, depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, les conséquences psychologiques auprès des immigrants sans statut légal se font ressentir. Taymy Josefa Caso, doctorante en cinquième année du programme de psychologie du département de psychologie appliquée à l’Université de New York et actuellement stagiaire en psychologie du centre psychiatrique de Manhattan se dit indirectement impactée par la situation des migrants. La doctorante s’est intéressée à ce sujet suite à l’arrivée de certains membres de sa famille, de manière légale et illégale, du Nicaragua par le Mexique et les États-Unis. Taymy témoigne : « venant de Floride, j’ai pu constater un grand besoin au sein de ma communauté. Il y avait un besoin de compenser le manque d’aide mentale, la rareté des programmes en hôpital. Je me suis donc vite intéressée à compléter ce besoin. Dans un premier temps, il a donc été question pour moi de contribuer aux besoins d’une communauté grandissante. La plupart des recherches psychologiques se concentrent sur les Américains ou sur les anglophones sans avoir de reconnaissance pour les multiples minorités ».

 

Suite aux recherches de terrain et aux études effectuées, Taymy Caso décrit les principales conséquences psychologiques sur les immigrants illégaux :

 

 

 

« Lorsqu’à l’école on leur crie “retourne dans ton pays”, comment doivent-ils le signaler ? Une autre histoire plus grave, celle d’une femme que l’on a agressée alors qu’elle allait chercher son enfant à l’école. Ici nos ateliers sont de l’ordre du légal mais aussi du mental et du psychologique. » Ana Flores, consultante pour « Mi casa es Puebla »

 

Prévenir et guérir les troubles psychologiques

 

Ana Flores, consultante pour « Mi casa es Puebla » au sein des bureaux de représentation du gouvernement de l’État de Puebla à New York destinés à aider les migrants originaires de Puebla (Mexique) vivant aux États-Unis en matière de documentation, de protection, de santé et d’éducation ainsi que dans la promotion d’activité et d’événements culturels et sociaux, fait part de leurs moyens d’action. Elle partage les ressentis qu’ont les immigrants lors de leur arrivée sur le sol américain.

« En 2017, avec l’arrivée du nouveau Président nous nous sommes rendus compte que beaucoup souffraient de, je ne dirai pas le mot “dépression” mais en tout cas de quelque chose qui avait un impact sur leur estime de soi en tant que “Mexicains”. Ils se sentaient attaqués pour ce qu’ils sont alors qu’ils venaient travailler, avoir une meilleure vie, vivre le rêve américain. Ils ont commencé à être considérés comme des violeurs, à être la cible de crimes haineux, à se sentir harcelés. Nous avons donc mis en place des ateliers de santé mentale, d’estime de soi mais aussi des ateliers pour parler aux enfants. Lorsqu’à l’école on leur crie “retourne dans ton pays”, comment doivent-ils le signaler ? Une autre histoire plus grave, celle d’une femme que l’on a agressé alors qu’elle allait chercher son enfant à l’école. Ici nos ateliers sont de l’ordre du légal mais aussi du mental et du psychologique. C’est donc une tâche de tous les jours avec des cas différents mais toujours l’aide comme maître mot » atteste-t-elle.

 

 

Selon Ana Flores, l’organisation Mi casa es Puebla permet d’apporter une aide juridique mais également informative pour les nouveaux arrivants. (Crédit Photo : Mélanie Merlin)

 

 

L’organisation permet également d’apporter un soutien auprès de la population arrivante : « Nous avons des ateliers consistant à leur faire connaître leurs droits, des ateliers d’information aussi. Parce que le problème avec l’administration de Trump c’est que chaque jour apparaissait un nouveau problème, une nouvelle situation, une politique nouvelle, … donc notre bureau doit aussi, chaque jour, informer la population de ce qu’il en est. Par conséquent, tous les mercredis, dans les bureaux du New Jersey, il y a des réunions, une session informative et communautaire où l’on explique aux gens ce qui se passe avec DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals), sur la situation des jeunes, sur l’obtention des permis de conduire, etc. L’idée est de les tenir informés sur absolument tout car nous pensons que le premier pas de la protection c’est l’information. Il est donc très important pour nous de leur offrir ce type d’ateliers ».

 

Selon Jayesh Rathod, avocat et professeur à Washington, les immigrants se représentent eux-mêmes lors des procès, les honoraires étant chers. (Crédit photo : Mélanie Merlin)

 

Deux présidences, Obama VS Trump : deux poids, deux mesures ?

 

Jayesh Rathod, professeur de droit d’immigration à l’Université de Washington et chargé de diriger la Clinique des droits des Immigrants (Immigrant Justice Clinic), déclare que sous la présidence d’Obama, d’importantes restrictions et un grand nombre de mesures d’exécution telles que les déportations ont eu lieu. Cependant, l’administration Trump semble être plus agressive selon lui : « on voit qu’il y a des mesures d’application plus sévères dans l’administration Trump non seulement au niveau des frontières mais également au sein même des États-Unis  […]. Sous la présidence Obama il y avait des efforts, comme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) pour essayer de créer des changements permanents. Trump l’a également fait. Mais ce qui a été observé sous l’administration Trump, ce que nous n’avons jamais vu autant d’agressivité. […] Or ce que l’on observe à présent c’est que le procureur général sous Trump est extrêmement agressif en termes de sélection de cas. En ce sens, tous les juges d’immigration sont contraints, et plus particulièrement lorsque cela concerne les demandes d’asile. L’agressivité résulte donc dans la manière d’avoir changé la loi. »

 

Jayesh Rathod dresse un bilan juridique des changements opérés et des enjeux à venir :

 

 

Alors qu’ils fuient l’instabilité politique, la pauvreté et les violences de leurs pays d’origine, beaucoup d’entre eux se retrouvent privés de libertés avec pour conséquence de lourds troubles psychologiques notamment liés à l’enfermement (prison, déportation) et à la frustration. En septembre 2019, après être passé de la parole aux actes en proposant une réécriture complète du système américain d’immigration selon les mots de Gilles Vandal, journaliste à La Tribune, on apprenait la validation par la Cour suprême des restrictions sur le droit d’asile de migrants venant d’Amérique centrale imposées par le gouvernement Trump. Un mois plus tard, désirant éviter « un fardeau supplémentaire pour le système de santé et les contribuables américains » ce dernier prévoyait de limiter drastiquement l’entrée des immigrants dénués d’assurance maladie ou n’ayant pas les moyens nécessaires pour payer leurs soins.