Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Haut-Karabakh : la genèse d’une répétition

27 novembre 2020 - 08:23

(Source : ARIS MESSINIS / AFP)


Malia Kounkou

Le conflit entre le territoire du Haut-Karabakh et la République d’Azerbaïdjan ne date pas d’aujourd’hui mais  d’hier. Un conflit marqué par un passé commun morcelé. Derrière ces affrontements se cache un jeu d’alliances politiques qui fait craindre au peuple arménien une récidive génocidaire.

 

Pour mieux comprendre le présent, il nous faut remonter le fil du temps. 

 

Tout commence en 1921, lorsque l’URSS envahit la région eurasienne du Caucase et décide de diviser le territoire en de multiples provinces autonomes. Pour punir l’Arménie de ses rassemblements anti-soviétiques, l’Union décide d’attribuer le Karabakh à la République de l’Azerbaïdjan, s’attirant par la même occasion les bonnes grâces de son allié turc. Ce découpage donnera lieu à une délicate cohabitation ethnique et religieuse entre la zone azerbaïdjanaise dont la population azérie est de confession musulmane et celle du Haut-Karabakh peuplée à 94% d’arméniens chrétiens. 

 

« Le Haut-Karabakh, à la fois enclavé et distinct de l’Azerbaïdjan, deviendra ainsi indépendant par défaut. » (Source : Radio-Canada / Google)

 

Le Haut-Karabakh deviendra autonome en 1923 et s’auto-proclamera République soviétique au même titre que l’Azerbaïdjan en 1988, au grand déplaisir de ses voisins qui cherchent encore à reprendre le territoire. En 1991, et profitant du démantèlement de l’URSS, le Haut-Karabakh réitère sa déclaration d’indépendance par le double biais de l’assemblée nationale et d’un referendum citoyen. L’Azerbaïdjan réplique en envoyant immédiatement ses troupes sur leurs terres. Une guerre éclate. 

 

Ce conflit sanglant comptabilisera 30 000 morts et provoquera l’exode forcé d’une large portion de la population arménienne. Il faudra attendre 1994 pour qu’un cessez-le-feu soit prononcé à Moscou. Des frontières seront également tracées entre les deux zones et le Haut-Karabakh, à la fois enclavé et distinct de l’Azerbaïdjan, deviendra ainsi indépendant par défaut. Il se donnera le nom de « République d’Artsakh », un statut que, à ce jour, la communauté internationale ne lui reconnaît pas. S’ensuivra une période de relative accalmie entre les deux peuples avec un climat normalisé de surveillance mutuelle constante et d’affrontements ponctuels modérés. 

 

En 2020, cependant, les hostilités atteindront un stade de non-retour avec une volonté azerbaïdjanaise renouvelée de reprendre le Haut-Karabakh coûte que coûte et le refus arménien de lui céder le terrain. Des mois de tensions graduelles se cristalliseront le 27 septembre en une guerre officielle opposant un camp azerbaïdjanais soutenu par la Turquie à un camp arménien épaulé par la Russie.

 

La guerre s’invite jusque chez soi avec des bombardements du côté civil arménien. (Source : Reuters)

 

Au terme de trois cessez-le-feu vains dans le courant du mois d’octobre, le premier ministre arménien Nikol Pachinian finira par céder le territoire du Haut-Karabakh à la République de l’Azerbaïdjan lors d’un accord signé du 9 novembre. Au total, on estime que ces sept semaines de guerre ont causé la vie de 5 000 personnes.

 

Un départ massif de la communauté arménienne installée dans le Haut-Karabakh s’organise depuis la cession officielle du territoire à la République de l’Azerbaïdjan. (Source : AP)

 

Un second génocide arménien ?

 

Avec l’implication de la Turquie et le passé qui la lie au peuple arménien, le pire peut être craint. Pour l’expliquer, il nous faut cette fois-ci remonter en 1915, du temps de l’Empire ottoman. Entre 800 000 et 1,2 millions d’arméniens seront massacrés et déportés sur ordre du gouvernement turc en raison de leur foi chrétienne, de leur ethnie et du territoire convoité qu’ils occupent au sein de l’empire. Malgré que la plupart des pays d’Occident et d’Amérique latine reconnaissent aujourd’hui cet épisode comme celui d’un « génocide », la Turquie refuse de s’y résoudre.

 

L’équivalent de 50% de la population mondiale arménienne de l’époque a été éradiquée lors du massacre du siècle dernier. (Source : La classe HG numérique)

 

Pourtant, 105 ans plus tard, le schéma d’un peuple arménien vagabond et décimé se répète. Dans un billet publié le 3 novembre chez La Presse, Maral Tersakian, philanthrope et petite-fille de survivants du génocide, affirme en ce sens que la Turquie instrumentalise la colère azerbaïdjanaise et profite du climat mondial de confusion — élections américaines, pandémie — afin de « continuer l’œuvre de [ses] ancêtres : exterminer le peuple arménien chrétien [et] rebâtir un empire panturc à l’image de l’Empire ottoman ». 

 

Allant même plus loin, Garéguine II Nersissian, patriarche de l’église apostolique arménienne, qualifie la crise de « nouvel Holocauste » dans une entrevue accordée au journal italien La Repubblica en date du 18 octobre. « Qu’est-ce que cela pourrait être d’autre sinon un génocide pour bombarder sans distinctions les citoyens, les églises et les monuments historiques d’un peuple malgré toutes les lois internationales », poursuivra-t-il. Pour lui, une catastrophe ne saurait être évitée que si l’indépendance du Haut-Karabakh est reconnue. Une alternative désormais évaporée.

 

Le violoncelliste Sevak Avanesyan jouant dans une cathédrale en ruines du Haut-Karabakh. (Source : Facebook/Music of Armenia/Sevak Avanesyan)