Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Au Québec, des conseils gratuits pour les victimes dans le milieu culturel

18 décembre 2019 - 10:11

Au Québec, en 2014, environ 5% des crimes sexuels présumés étaient rapportés à la police. Crédits : Mark Van Manen


Agathe Harel

Deux ans après l’affaire Weinstein, une nouvelle accusation de viol à l’encontre du cinéaste Roman Polanski a perturbé la campagne de promotion de son nouveau film « J’accuse » et replacé dans le débat public français la question des violences sexuelles dans le monde des arts. Si la France met peu de ressources à disposition des victimes, le Québec a récemment mis en place un service d’accompagnement juridique, appelé L’Aparté, qui vient en aide aux victimes, dans le monde parfois impitoyable de la culture. Entretien avec Audré Fortier, avocate et coordinatrice de la plateforme L’Aparté.

 

Audré Fortier, avocate et coordinatrice du projet L’Aparté. Crédits : Etude Légale Fortier

L’Exemplaire : Pouvez-vous m’expliquer ce qu’est L’Aparté et comment ce projet est né ?

Audré Fortier : C’est une plateforme qui a été créée au Québec, en 2017, à l’issue du mouvement #MeToo. En plein milieu du scandale Weinstein, un regroupement d’associations artistiques a décidé d’agir en demandant des subventions au ministère de la Culture pour mettre en place L’Aparté, un dispositif entièrement indépendant et gratuit. La plateforme propose un accompagnement juridique à toute personne travaillant dans le domaine culturel ayant été victime d’une forme de harcèlement, sexuel, bien sûr, mais aussi psychologique, discriminatoire ou criminel. Bien sûr, les accusations s’entrecoupent : une agression sexuelle va être une forme de harcèlement criminel, et peut également être discriminatoire dans la mesure où l’acte était motivé par le genre de la victime.

Quels sont les profils de personnes qui font appel à vos services ?

Tout d’abord, il n’y a aucune limitation de genre, les victimes peuvent être aussi bien des hommes que des femmes. Tout le monde est le bienvenu. On s’adresse bien sûr immédiatement aux artistes, mais aussi tous les corps de métiers qui gravitent autour de ces gens-là : le technicien, la cantinière, etc. Entre 40 et 50% de nos clients font appel à nos services pour des raisons de harcèlement psychologique, mais les cas de violences sexuelles représentent tout de même un quart des victimes.

 

Quelle forme prend cet accompagnement ?

Les personnes qui le souhaitent nous contactent généralement par l’intermédiaire de notre site web, par courriel, ou bien par téléphone. Nous travaillons selon trois principales valeurs : la gratuité, l’indépendance et la confidentialité. Mais même si nous assurons que les renseignements personnels du client ne seront pas divulgués, les échanges ne sont pas anonymes. Nous avons l’obligation de connaître le nom, le prénom et l’adresse de la personne. En revanche, elle n’est pas tenue de nous renseigner sa profession exacte. Ce qu’il faut savoir, c’est que nous accompagnons mais nous ne représentons pas les clients. Quand notre téléphone sonne, nous donnons les différentes options dont dispose une personne, et nous fixons parfois un rendez-vous pour travailler en présentiel. Globalement, nous faisons des consultations et nous soutenons les potentielles victimes dans tout le cheminement juridique qu’elles souhaitent engager.

Encouragez-vous les femmes à porter plainte, si elles ont été victimes de violences sexuelles ?

En tant qu’avocates, nous n’avons pas à dire aux clientes ce qu’elles doivent faire. Nous sommes responsables de les renseigner sur leurs droits et leurs options. On va analyser leur dossier, on va leur proposer de dénoncer un acte à la police, ou alors de faire une déclaration auprès de l’IVAC, l’Indemnisation des victimes d’actes sexuels. On peut également les diriger vers une aide psychosociale. Mais ce sont toujours les victimes qui ont le dernier mot.

Pouvez-vous me dire comment l’affaire Weinstein a été vécue au Québec ?

Je ne peux pas me prononcer sur le dossier, vous vous doutez bien, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu une prise de conscience qui a donné naissance à des regroupements pour lutter contre les actes de violences sexuelle dans le milieu culturel. A Montréal, l’Inis, qui est le centre de formation professionnelle en cinéma, télévision, documentaire, médias interactifs et jeux vidéo, a initié tout un volet de prévention et de lutte contre le harcèlement, y compris sexuel. Au niveau légal, la loi a été modifiée pour obliger les employeurs à mettre en place une politique contre le harcèlement, ainsi que les établissements de l’enseignement supérieur à former leurs étudiants sur les violences sexuelles.

La proportion de victimes qui portent plainte demeure aujourd’hui relativement faible, par rapport aux agressions présumées. A quoi est-ce dû ?

Il y a plusieurs choses. On doit déjà penser que les travailleurs du milieu de la culture sont souvent des pigistes, des indépendants, dont la profession repose sur la notoriété. Certaines de nos clientes, par exemple, choisissent de ne pas porter plainte car elles n’ont pas la force de mettre en péril leur carrière. Il y a la crainte de l’agresseur, bien sûr. Et puis il y a aussi que la procédure judiciaire est très longue, très lourde, très fastidieuse. Pour l’agression sexuelle, qui est un acte criminel, le gouvernement essaie de réduire les délais, ce qui fait que le processus peut mettre quelques mois. Mais le harcèlement est une procédure civile qui peut prendre jusqu’à trois ans avant qu’un jugement ne soit rendu. Porter plainte s’avère être un gros fardeau qui demande beaucoup de courage. Il y a des femmes qui n’osent pas non plus parler parce que certains dossiers, qui ont été fortement médiatisés, n’ont pas connu une fin heureuse. Dans l’affaire Gilbert Rozon, parmi les quatorze plaintes déposées, très peu ont obtenu gain de cause. Donc les victimes se posent la question : est-ce que ça vaut la peine de risquer sa carrière ? Je pense que notre rôle en tant qu’avocates est de faire prendre conscience à la personne qu’elle a effectivement été victime de violences sexuelles. Et le simple fait de nommer la situation aide parfois à soulever un poids.

Un mot, pour conclure ?

Un mot ? Formation. Je donne régulièrement des conférences, en dehors du cadre de L’Aparté, sur le harcèlement et les violences dans le milieu professionnel, pas uniquement culturel. J’en ai donné quarante en 2019, la prochaine se tiendra à Sherbrooke cette semaine. Pour moi, la formation est la clé de la prévention, et si chacun de nous pouvait être vigilant sur la question, les choses seraient bien différentes.

 

Des propos recueillis par téléphone.