Vulnérables

Pour Hari Colibri, artiste multidisciplinaire et entrepreneur, la quête du mieux-être « émane d’un désir de guérir, de se réapproprier sa vie ». Selon lui, c’est principalement la recherche de changements drastiques et rapides ainsi que l’absence de repères pour naviguer à travers ces pratiques qui « rendent les gens vulnérables à se laisser emporter par des dérives qui ne sont pas bénéfiques pour eux ».

D’abord végétarien, ensuite végétalien, puis frugivore, cette volonté de changement s’incarnait principalement dans le rapport qu’Hari Colibri entretenait avec l’alimentation. « Je cherchais des réponses par rapport à comment être un meilleur humain en harmonie avec la nature. Je me disais que si je pouvais arrêter de manger, j’allais arrêter de créer de la pollution liée au transport de ma nourriture, et donc arrêter de saccager la Terre. »

« Le plus long jeune que j’ai fait a duré 10 jours. » – Hari Colibri

C’est une de ses professeures de reiki qui lui a parlé la première fois des techniques d’alimentation pranique enseignées par Jasmuheen. La pratique consiste à adopter des régimes stricts dans l’objectif, à terme, de se débarrasser du besoin de se nourrir.

Marche à suivre extraite du livre Vivre de lumière de Jasmuheen.

« J’étais persuadé que mon corps était en train de faire sa transition parce que je ressentais de moins en moins le besoin de manger. À cette époque, j’étais convaincu que mon besoin physique de me nourrir n’existait pas, que c’était une croyance que je devais reprogrammer. »

À la suite de trois années à alterner entre jeunes et régimes stricts, il a développé une colite ulcéreuse avec laquelle il doit vivre encore aujourd’hui. Il a aussi observé les effets néfastes de ces pratiques sur d’autres, notamment des épisodes de psychoses et des transformations corporelles radicales.

Bien qu’il en garde encore des séquelles, cette expérience lui permet de se rappeler de la responsabilité qui pèse sur ses épaules en tant que professeur: « Je fais très attention pour ne pas adopter une attitude de gourou. Je ne cherche pas à influencer quiconque mais plutôt à permettre aux gens, à travers la pratique du yoga, de vivre leurs propres expériences et de tirer leurs propres conclusions. »

Cadre juridique complexe

En tant que société témoin de dérives, il peut arriver de se demander si certaines fatalités auraient pu être évitées. De se demander quelle est notre responsabilité.

« Si quelqu’un propose un régime du type on ne fait que respirer et recevoir la lumière du soleil pour survivre, nécessairement, cela représente un danger. » Affirme le sociologue Alain Bouchard. Face à ces pratiques peu conventionnelles liées à la nouvelle tendance du mieux-être, une interrogation émerge : comment en renforcer l’encadrement?

Alain Bouchard est catégorique sur deux choses. La première, c’est qu’il n’y a pas de solution idéale. La deuxième, c’est que le Québec possède tout l’arsenal juridique nécessaire pour intervenir là où l’on doit intervenir.

Alain Bouchard – Sociologue des religions
Photographie : Courtoisie

Il s’explique : encadrer les sectes peut rapidement empiéter sur les droits et libertés fondamentales à la base de la démocratie. La liberté de culte permet à tout un chacun de pratiquer la religion choisie sans entrave. Il s’agit d’un droit fondamental qui ne pourrait en aucun cas être compromis par une tentative de protection du consommateur qui restreindrait les comportements humains observés sur le territoire québécois.

C’est pourtant exactement ce que font les français pour une énième tentative, déplore le sociologue. De l’autre côté de l’océan il y déjà 22 ans maintenant, le gouvernement français inaugurait la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). L’organisme de l’état a à plusieurs reprises tenté de durcir la loi de toutes les façons possibles pour protéger les victimes des sectes. Le projet a été démantelé par le passé en raison de l’impossibilité de définir clairement les critères d’une secte. La nouvelle mouture de la Miviludes s’intéresse sensiblement au même problème avec une nuance : cette fois-ci ce sont les dérives sectaires qui sont ciblées.

Si les croyances ne peuvent être encadrées par la loi, la santé, elle, l’est déjà. Certaines pratiques sont réservées à des professionnels spécifiques, comme la capacité à poser des diagnostics médicaux et psychologiques.

Dans une pratique de l’alimentation pranique comme celle expérimentée par Hari Colibri, il faudrait alors prouver que l’enseignement prodigué a un réel danger sur la vie de l’individu et que ce dernier n’est pas apte à décider pour lui-même « et pour ça, bonne chance! » lance Alain Bouchard.

À son sens, chaque individu a effectivement des libertés mais également des responsabilités de s’informer, de se méfier, de se poser des questions et de juger si l’adoption de comportements est bénéfique ou néfaste pour son cas particulier.

Au niveau moral, la personne qui professe son savoir, comme dans n’importe quel domaine, devrait s’en tenir à une certaine éthique et éviter de se placer en position d’autorité.

Bref, les possibilités d’encadrement restent presque nulles. Certains soulèvent la possibilité d’introduire des codes de déontologie et des ordres professionnels pour encadrer l’industrie du bien-être et de la croissance personnelle. Actuellement, la vigilance demeure l’outil préconisé pour éviter les pièges que peuvent représenter les groupes associés aux dérives sectaires. Des organisations comme Info-secte proposent de partager la connaissance sur cet enjeu et, ainsi, de limiter les facteurs qui vulnérabilisent certains individus.