Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Manifestations en Bolivie : des acteurs aux motivations bien différentes

29 novembre 2019 - 15:11

ORLANDO SIERRA / AFP


Emile Bérubé-Lupien

Depuis les élections contestées du 20 octobre dernier, la Bolivie est le théâtre de manifestations qui ont jusqu’à présent coûté la vie de 32 personnes. Même si le président sortant Evo Morales s’est depuis exilé au Mexique, ses partisans, ceux de l’opposition et les forces de l’ordre, constituées de l’armée et de la police, continuent à s’affronter dans les rues du pays andin.

 

Nous nous sommes entretenus avec la co-directrice du Réseau d’études latino-américaines de Montréal (RÉLAM), Nora Nagels, afin de mieux comprendre les ramifications de ce conflit social.

 

L’Exemplaire : D’entrée de jeu, d’un point de vue historique, la Bolivie a-t-elle une culture de protestation, a-t-elle l’habitude de manifester?

Nora Nagels : La Bolivie compte sur des organisations sociales et des mouvements sociaux forts. C’est une société civile structurée par des organisations sociales assez fortes. Par contre, les institutions politiques sont faibles. 

 

En ce qui a trait aux faits, historiquement, les changements de régimes politiques se font souvent par des mobilisations de masse. Donc, [présentement] il y a un retour du balancier. La dernière fois, c’était dans les années 2000, alors que les populations subalternes, populaires, autochtones, travailleuses et paysannes se sont fortement mobilisées et qu’il y a aussi eu de la répression armée. 

 

Il y a eu des délégations de plusieurs milliers de personnes et ce, pendant plusieurs années, ce qui a permis l’émergence du MAS (Mouvement vers le Socialisme) d’Evo Morales et [sa] montée au pouvoir en 2006. Maintenant, c’est un retour du balancier, ça se passe beaucoup dans la rue pour la fin du mandat d’Evo Morales.

 

Evo Morales a qualifié la répression policière et la mort de manifestants de «génocide». Que pensez-vous de cette déclaration? 

Pour l’instant, il y a eu une trentaine de morts. Même si elles sont survenues [rapidement], ça demeure un chiffre assez petit. Non, on ne peut pas parler de génocide, ça ne répond pas aux critères de génocide, soit une répression systématique contre un peuple pour ses origines ethniques. Oui, les morts appartiennent plus aux cocaleros, mais on est encore loin du génocide.

 

Que signifie la décision de la présidente par intérim Jeannine Añez d’exonérer les forces de l’ordre de toute répercussion pénale concernant la répression des manifestations?

Ça signifie qu’elle a émis un décret suprême, un arrêté ministériel, qui exonère les forces de l’ordre d’être poursuivies en justice pour les actions qu’ils commettent à l’encontre des manifestants au nom du respect du maintien de l’ordre et de la pacification du pays. 

 

Ça signifie que si ce décret suprême n’est pas remis en question par le nouveau gouvernement qui sera élu en janvier, les forces de l’ordre ne seront pas poursuivies pénalement pour la répression qu’ils sont en train de mener maintenant.

 

À votre avis, doit-on davantage attribuer la responsabilité et la continuité des violences aux manifestants ou aux forces de l’ordre?

Les causes de la violence sont multiples et la violence demeure une extension du conflit social. Le problème, c’est que le conflit social n’est pas institutionnalisé dans aucun des deux camps.

 

Aucun des deux camps n’est fondamentalement en faveur de la démocratie ni ne respecte les institutions démocratiques qui devraient prendre en charge le conflit social. C’est bien ça le problème. 

 

Il y a peu de démocrates dans les deux camps. C’est clair que, et c’est ça le problème, la mobilisation contre le quatrième mandat d’Evo Morales et pour de nouvelles élections, c’était un mouvement social très hétéroclite, très hétérogène.

 

Dans les mobilisations après le 20 octobre, dans les trois semaines qui ont suivi, dans ces manifestations pacifiques, il y avait beaucoup de personnes qui étaient en faveur de la démocratie et qui, justement, luttaient contre les penchants autoritaires du régime d’Evo Morales. Maintenant, il y a vraiment une radicalisation dans l’opposition à Evo Morales et ce mouvement est mené par Jeannine Añez, mais en fait surtout par Luis Fernando Camacho, qui est le dirigeant du Comité civique de Santa-Cruz. 

 

Ils font partie d’une élite de classe urbaine blanche qui n’est pas démocratique et qui veut, comme on l’a montré dans les médias, un retour de la bible au palais présidentiel et qui aussi, intrinsèquement, remet en question les acquis [gagnés] sous le régime d’Evo Morales en faveur des populations subalternes, que ce soit les autochtones, la classe travailleuse, ou les paysans. Le fait d’avoir brûlé des Wiphalas, le drapeau multicolore représentant les autochtones, est un signe qu’il y a des tensions très racistes dans ce mouvement, dans cette élite de droite et d’extrême-droite en opposition à Evo Morales. 

 

De l’autre côté, les personnes qui soutiennent Evo Morales, comme les cocaleros, leurs moyens sont aussi peu démocratiques. C’est comme ça qu’ils se mobilisent depuis une trentaine d’année. C’est comme ça que les subalternes ont réussi à faire entendre leur voix en Bolivie. C’est en faisant des blocages de route, en bloquant le ravitaillement. C’est ce qui est en train de se passer maintenant autour de La Paz. 

 

Tout ça afin de dénoncer ce qu’ils considèrent comme un coup d’État de Jeanine Añez. Ils ne reconnaissent pas la démission d’Evo Morales. Les moyens des uns et des autres sont peu institutionnels. 

 

Comment est-ce qu’on pourrait entrevoir la suite des choses en Bolivie? Est-ce que de prochaines élections sont davantage susceptibles de calmer le jeu, ou de jeter de l’huile sur le feu?

On pourrait s’attendre à de l’instabilité politique pendant une période relativement longue dans la mesure où le camp de Morales est très affaibli. La chute du gouvernement est symptomatique de la perte de légitimité du MAS et d’Evo Morales parmi ses bases sociales. Il va falloir du temps pour qu’il se recompose, pour qu’il récupère, pour qu’il puisse se réinstitutionnaliser et surtout trouver un candidat alternatif à Evo Morales. 

 

De l’autre côté, l’opposition à Morales, pour l’instant menée par Jeanine Añez et Camacho, aussi n’est pas du tout structurée. Jeanine Añez appartient à un parti politique qui n’a fait que 4% des voix aux dernières élections du 20 octobre. 

 

Ces deux camps sont très faibles pour l’instant et je pense que ça ne serait qu’à travers une négociation institutionnelle et transparente, où les deux camps reconnaîtraient les autres comme des adversaires politiques et non comme des ennemis à abattre. 

 

Pour l’instant, le problème, c’est qu’ils se considèrent en guerre sociale, en guerre civile, où l’autre est à abattre. Ce que Jeanine Añez et son nouveau gouvernement essaient de faire, d’essayer d’enlever tous les acquis du régime d’Evo Morales, ce n’est pas du tout une bonne idée. D’essayer de délégitimer, de détruire le MAS, est tout à fait contreproductif. Il va falloir que les uns et les autres s’assoient autour d’une table pour essayer qu’on arrive à une paix sociale. 

 

Je pense que des élections, si elles sont transparentes, si le tribunal électoral est composé de gens élus et divers, qui ne représentent pas seulement ces deux camps-là, parce qu’il existe aussi d’autres parties de la population qui ne sont pas du tout représentées dans ces deux camps.

 

Pour l’instant, je pense que ça risque d’être instable, comme ça a été instable au début des années 2000. Entre 2000 et 2006, la Bolivie a eu trois présidents et énormément de manifestations. Je pense qu’on repart dans un moment d’instabilité assez fort, ne serait-ce que pour quelques mois.