Alexandra Borie est titulaire d’une double maîtrise en architecture et en urbanisme. Française d’origine, elle partage l’expérience de colocation intergénérationnelle qu’elle a vécue et son opinion sur le potentiel qu’a la cohabitation dans le renforcement des liens sociaux.

Elle est convaincue que les bienfaits d’habiter une maison intergénérationnelle dépasse largement l’aspect financier. « La maison intergénérationnelle, c’est un moyen de se reconnecter aux autres générations, avec les plus jeunes et les plus vieux. » C’est aussi, selon elle, une façon de profiter des avantages de la vie en communauté, principalement avec des personnes qui ne partagent pas le même mode de vie que soi.

Par exemple, les personnes plus aptes peuvent s’acquitter des tâches plus difficiles, comme certains travaux d’entretien du bâtiment. Les personnes à la retraite peuvent profiter de leur emploi du temps moins chargé pour cuisiner quelques repas que les enfants pourront amener à l’école les jours suivants.

Redessiner les bâtiments

Selon Alexandra Borie, l’individualisation et le phénomène de séparation de la population en groupes homogènes affaiblissent les liens, mais aussi le niveau de sensibilité aux réalités des autres. Ce phénomène se traduit notamment dans la manière dont les bâtiments sont dessinés.

« Dans notre programme [d’architecture] on pensait la ville avec notre prisme de jeunes adultes, suffisamment privilégiés pour avoir accès à des études et on oubliait complètement tout un pan de la population : enfants, femmes enceintes, personnes âgées, personnes handicapées, etc. Bref, je crois que la ville est pensée et construite principalement pour les jeunes personnes actives, aisées et sans handicap, ce qui est à mon avis un gros problème. »

L’architecte américaine Grace Kim, dans cette vidéo, explique en détail l’étendue des bienfaits de la cohabitation.

La familia Villemure-Brouillette

On retrouve ce mélange des rythmes et des âges décrit par Alexandra Borie chez la famille Villemure-Brouillette qui, depuis 2017, évolue dans une habitation construite et réfléchie en tous points pour répondre aux besoins de trois générations.

Après avoir vécu dans le quartier St-Roch où le couple était propriétaire d’un bloc d’appartements, Ysabel Villemure souhaitait un retour en nature alors qu’elle attendait sa deuxième fille, Romane. Les parents de son conjoint Pierre-Luc Brouillette souhaitaient eux aussi se départir de leur maison de ville et s’établir en forêt.

Parents et grands-parents ont décidé de se construire ensemble une maison intergénérationnelle sur le domaine familial où Ysabel Villemure a appris à marcher.

« Il y avait beaucoup de travail en commun avant la cohabitation. » – Ysabel Villemure

Ysabel Villemure et sa belle-mère Josée ont donc tracé les plans, puis Pierre-Luc Brouillette et son père, qui n’en étaient pas à leur première rénovation, ont uni leurs compétences pour bâtir et donner vie au projet.

La mère de famille insiste d’abord et avant tout sur l’établissement des bases solides qui permettent un quotidien agréable dans cette configuration qui réunit ainsi ce qu’elle appelle affectueusement « la familia » sous un même toit.

Le respect de l’intimité de chacun est primordial, et cela implique nécessairement une communication et une écoute hors pair.

Les incitatifs financiers

Les avantages financiers représentent également un incitatif important pour les familles qui optent pour une maison intergénérationnelle. Dans un contexte de crise de l’habitation, des partis politiques comme Québec Solidaire envisagent même l’instauration du crédit d’impôt pour la transformation et la construction de maisons intergénérationnelles pour répondre à la forte demande de logements.

L’impact des résidences intergénérationnelles sur le portefeuille, Ysabel Villemure le constate au quotidien. Le compte de taxes, les assurances et les factures d’électricité, d’internet et de câble; tout est séparé également entre les deux foyers qui constituent son modèle intergénérationnel. Même lors de la construction de leur maison, Ysabel Villemure, son conjoint et ses beaux-parents se sont entendus sur une façon de procéder qui limiterait leur recours aux prêts et donc diminuerait leurs paiements d’hypothèque.

Des normes spécifiques

Le partage des coûts et l’accès à des subventions et des crédits d’impôt sont possibles grâce à la configuration des lieux. Les normes relatives aux maisons intergénérationnelles sont très spécifiques et ont de grandes répercussions sur leurs potentiels avantages financiers. Ysabel Villemure le mentionne d’ailleurs lorsqu’il est question de l’installation d’une porte mitoyenne: « Dans chaque municipalité il y a des règlements différents sur les bigénérationnelles. À Saint-Augustin, en 2017, c’était ça. Ça prenait une porte qui donne sur les deux côtés et il fallait qu’elle soit coupe-feu. » Dans le cas de maisons intergénérationnelles, l’omission d’une seule règle municipale rend impossible l’accès aux incitatifs financiers.

Le modèle d’habitation intergénérationnelle s’inscrit dans un contexte social et économique particulier. Qu’il relève d’un effet de mode ou d’une volonté réelle de vivre-ensemble, son implantation soulève des enjeux différents de ceux issus d’un milieu unifamilial et permet d’envisager une façon différente de vivre et de vieillir.