C’est maintenant officiel, le monde est confronté à la plus grave crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale. À l’heure où les pays d’Europe se renvoient la balle pour accepter des migrants, la scène internationale s’interroge sur le rôle du Canada sur l’échiquier mondial. Le directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire, François Audet, dresse un bilan peu reluisant de l’accueil canadien.
L’Exemplaire s’est entretenu avec lui.
L’exemplaire : Les conservateurs se sont engagés à accueillir 23 000 réfugiés en provenance de Syrie et d’Irak, dont 20 000 d’ici la fin 2018. Lorsqu’on se compare à l’Europe, le Canada peut-il en faire plus?
C’est une situation extraordinaire et ça prend une réponse extraordinaire. On annonce une fracture géopolitique très claire et le fait qu’on ouvre seulement un peu nos portes démontre qu’on n’est pas à la hauteur de nos responsabilités. Après avoir soutenu des bombardements et des politiques interventionnistes, la moindre des choses serait d’ouvrir nos portes de manière adéquate. Le Canada pourrait facilement prendre 100 000 réfugiés dans les prochaines années, c’est un chiffre qui serait beaucoup plus proche de notre capacité d’accueil. On ne mettra pas le pays en faillite parce qu’on veut accueillir 100 000 personnes. On a besoin d’une population extérieure pour s’assurer de notre propre durabilité comme nation.
L’exemplaire : Dans le passé, le Canada a accueilli 50 000 «boat people» et 37 000 Hongrois. Pourquoi le pays accueille-t-il moins de migrants que dans les crises précédentes?
Chaque contexte historique est très distinct. Pour l’instant, le compte-goutte de notre ouverture a été très idéologique. Selon les observations de l’organisation canado-syrienne, le Canada est pour l’instant beaucoup plus ouvert à aider des chrétiens qui arrivent chez nous qu’à aider des musulmans. Il y a une influence idéologique qui est un frein politique aux décisions prises jusqu’à maintenant.
L’exemplaire : Justement, si on fait un lien avec les attentats qui ont eu lieu à Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa, la population canadienne a-t-elle peur de l’islam ?
Oui, sûrement et c’est triste. Je pense que c’est septembre 2001 qui a créé une rupture. Il y a eu un discours sécuritaire très idéologique, très manichéen. Ce sont les répercussions de l’ensemble de ces politiques-là qui aujourd’hui influencent un peu l’imaginaire collectif de la population canadienne et des politiciens.
Le NPD veut accueillir au total 46 000 réfugiés d’ici 2019. De son côté, le parti libéral s’engage à accueillir immédiatement 25 000 migrants, ces chiffres sont-ils rationnels? C’est plus raisonnable. La crise des migrants est un peu la pointe de l’iceberg, dans le sens où il y a encore des millions de personnes en Syrie qui veulent partir. Ce qu’on voit là c’est une conversation qu’on aura encore dans les prochaines années. On ne peut pas réduire le conflit et la situation à une solution chiffrée de quotas à prendre en compte, mais clairement ces chiffres annoncés par les deux autres partis sont beaucoup plus à la hauteur de notre capacité d’absorption.
L’exemplaire : Lorsque la crise des migrants a éclaté, Stephen Harper a mentionné le prolongement de la participation militaire contre l’État Islamique au détriment de l’aide humanitaire. Est-ce la meilleure option dans le contexte actuel ?
Plus le conflit dure dans le temps et plus la population civile souffre. Le conflit syrien n’est pas près de se régler sous peu. L’aide humanitaire est la priorité pour la population civile, mais l’Occident doit voir de manière chirurgicale la façon d’aider à terminer ce conflit-là. De toute l’histoire de l’humanité, il n’y a pas un conflit qui s’est terminé par la voie de l’extérieur. La solution appartient aux Syriens et ça va prendre encore malheureusement du temps. Effectivement, il y aura nécessité d’avoir une intervention militaire, parallèlement au soutien humanitaire, pour permettre de diminuer le temps et l’amplitude de ce conflit.






















