Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Entretien avec Aurélie Campana

18 septembre 2014 - 10:06


Pauline Paillé

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme, Aurélie Campana revient sur les enjeux de la formation coalition internationale contre l’État Islamique, la prise de pouvoir de ce dernier, les récentes décapitations d’otages perpétués par l’EI ainsi que le rôle des médias sur ce dossier.

L’adhésion des États arabes à la coalition internationale est-elle nécessaire ?

Elle est nécessaire politiquement parlant, elle sera difficile à obtenir. Il y a des accords de principe mais on ne sait pas jusqu’où va aller l’implication de ces pays arabes. D’autres enjeux entrent en  parallèle de la lutte contre l’Etat Islamique (EI) : des jeux d’influence, une compétition politique dans la région.

Quel rôle peut jouer l’Iran ?

La question de l’Iran se pose aussi, bien qu’on ne puisse ranger l’Iran parmi les pays arabes. On ne sait pas très bien quel rôle il va jouer. Or c’est peut-être l’un des pays les plus concernés par l’avancée de l’EI. L’absence de l’Iran de la conférence à Paris ne veut pas dire qu’on ne discute pas dans les coulisses avec l’Iran. Les États occidentaux doivent garder une certaine cohérence vis-à-vis de leur opinion publique. A ce stade-ci, inclure l’Iran serait un peu difficile à justifier, des rumeurs veulent que le pays joue un rôle dans le partage de renseignements. Il y a des intérêts convergents, cela ne fait aucun doute. Le discours de l’Iran qui refuse de participer à la coalition internationale est plus destiné à l’opinion publique iranienne.

Quelle attitude adopter vis-à-vis de la Syrie ?

L’Occident est placé dans une position où il ne peut pas directement coopérer avec la Syrie. Mais combattre l’EI c’est contribuer à renforcer indirectement un certain nombre de positions de Bachar el-Assad. Il y a d’autres groupes armés qui s’opposent à lui et pour certains il faut soutenir les modérés, la France l’a rappelé récemment. Mais on l’a vu, soutenir les modérés, c’est risquer que ce soutien qui s’exprime par la livraison de matériel se retrouve dans les mains des islamistes et particulièrement de l’Etat Islamique. C’est une scène très complexe.

La coalition a-t-elle des chances de réussir à repousser ou du moins contenir l’EI ?

Ca sera long, d’ailleurs Obama l’a annoncé. Elle peut lui infliger des pertes et l’obliger à reculer mais il ne faut pas oublier que l’EI s’est allié avec des tribus sunnites et des milices locales et que certaines populations contraintes se sont rangées de leur coté {…}. Si la coalition bombarde dans des zones urbaines – l’EI tient des villes importantes – les dommages collatéraux pourraient amener certaines franges de la population à se retourner vers l’EI comme protecteur et ça c’est un véritable risque.

Quelle place tient aujourd’hui l’EI par rapport au Front al-Nosra (Al-Qaeda) ?

Le front al-Nosra a été formé pour combattre Bachar el-Assad et est une émanation d’AQMI (Al-Qaeda au Maghreb Islamique) tout comme l’EI. Il y a eu une division au sein du front al-Nosra qui a donné naissance à l’EI {…} Aujourd’hui il y a une concurrence entre les deux. Al-Qaeda a perdu de la visibilité, le front al-Nosra continue de recruter des combattants étrangers. Mais il est beaucoup moins attractif que l’EI qui a beaucoup plus de moyens financiers et militaires et qui, par l’utilisation d’une propagande et d’Internet, veut s’imposer comme le « leader de la galaxie djihadiste ». Ils ont été un cran plus loin qu’Al-Qaeda : ils ont établi un califat, et surtout ils ont élargi leur champ d’action au départ en Syrie, puis en Irak et maintenant contre l’Occident. Al-Qaeda a annoncé la création d’une nouvelle entité en Birmanie et les médias n’en n’ont pas parlé parce que tout le monde est obnubilé par l’EI.

Trois otages ont été décapités en l’espace d’un mois, ce phénomène est-il nouveau ?

La mise en scène est très sophistiquée, certains y ont même vu une tentative de reproduire des modèles très hollywoodiens. Mais ce n’est pas totalement nouveau, on peut penser à Daniel Pearl – journaliste américain – qui en 2002 été décapité. Ce n’est pas non plus une méthode propre à l’EI, on peut penser aux cartels de la drogue au Mexique où  ils exposent les corps de leurs victimes dans les rues. Ce qui est nouveau, c’est la manière dont ils l’utilisent pour porter un message et la régularité surtout .

On suppose mais on n’est pas sûr à 100% que c’est le même individu qui parle et qui les exécute. Il aurait un fort accent britannique il pourrait, s’agir d’un combattant étranger britannique ce qui vient décupler les effets. Il ne faut pas oublier que cette méthode a été utilisée contre les prisonniers de l’armée syrienne, irakienne et contre les populations locales.

L’hyper-médiatisation de l’EI participe-t-elle à son expansion ?

Les médias rentrent indirectement dans le jeu de l’organisation. Il y a tout un débat sur la possibilité de supprimer totalement les vidéos qui sont postées. Il semblerait que YouTube et d’autres le fassent mais elles continuent de circuler. Elles suscitent beaucoup de révulsion chez la plupart des individus, mais elles entrainent également une certaine fascination chez d’autres, des jeunes en mal d’aventure. Et ce ne sont pas forcément des motivations religieuses qui les animent. La construction de la coalition va venir renforcer les croyances de certains que l’Occident veut imposer sa volonté, tout contrôler. Ca ne fera que renforcer une tendance qui est déjà très présente.