« Il faut éviter de tomber dans le discours catastrophique parce que les étudiants sentent cela. Ça les affecte et ça ne leur donne pas envie de s’investir dans la qualité de leur français », Marie-Hélène Lebel, enseignante au campus de Lac-Mégantic du Cégep Beauce-Appalaches.

Des étudiants de niveau collégial ne maitriseraient pas la langue de Molière comme ils le devraient. Ils pointent du doigt le contexte pandémique et les cours en ligne. Les élèves et professeurs rencontrés par L’Exemplaire témoignent de ces difficultés. 

Danyka Bougie, 18 ans, étudie au Cégep Garneau en sciences humaines. Elle déplore les difficultés que les élèves de sa classe de français rencontrent. « On essaie d’apprendre, mais c’est difficile, se désole-t-elle. J’ai l’impression qu’on n’a pas appris les mêmes affaires au secondaire ». La jeune femme a souvent le sentiment que les élèves de sa classe ignorent des notions qu’ils devraient connaître. Elle donne l’exemple de l’analyse littéraire, un concept important au cégep. « Des analyses littéraires, on n’avait jamais fait ça », lance Danyka. Elle a dû utiliser les services du centre d’aide en français de son cégep, l’Apostrophe.

« J’avais des 90 % presque partout au secondaire. Là, mon but, c’est d’avoir 60 % », Danyka Bougie.

Xavier Pouliot étudie lui aussi en sciences humaines, mais au Cégep Beauce-Appalaches. Comme Danyka, il ne se sentait pas préparé pour les études collégiales « Personne ne nous disait qu’au cégep, toutes les fautes allaient compter en français. J’aurais bien aimé qu’ils nous expliquent que si je fais 20 fautes, je perds 20 points », lance-t-il.

Pour Danyka, les cours en ligne ont aussi nui à son apprentissage. Les élèves de sa classe travaillaient sur des Chromebook même lorsque les cours se donnaient en présence. Sa grande difficulté est  donc de recommencer à écrire à la main. « On se fie tellement aux ordinateurs que, quand on arrive sur papier, on ne sait pas quoi faire », explique-t-elle. Au cégep, les rédactions ne se font pas à l’ordinateur.

Danyka Bougie ne souhaite pas blâmer les professeurs du cégep. « Il y a des millions de ressources au cégep. Mais on ne veut pas tout le temps aller chercher de l’aide pour des choses qu’on est censé savoir. On se sent moins que rien ». Elle déplore cependant l’absence d’une transition plus fluide entre le secondaire et le cégep. « Le cégep, on avait hâte d’y aller. Finalement, on vit de l’anxiété et on stresse pour des devoirs », confie l’étudiante. Comme Xavier, elle croit que les enseignants devraient présenter aux élèves du secondaire les réalités des études collégiales.

Sarah-Maude Faucher, étudiante en sciences de la nature au Cégep Beauce-Appalaches, constate également les défis scolaires que la pandémie a apportés aux étudiants.

L’ordinateur : le grand coupable

Des professeurs de français de différents cégeps confirment les difficultés vécues par les trois étudiants.

Selon Sabrina Dumas, enseignante au Cégep Beauce-Appalaches et responsable du centre d’aide en français, les élèves ont besoin de travailler les stratégies de correction encore plus qu’auparavant. « Ils sont face à leur texte et ils ne savent pas quoi faire », souligne-t-elle. Même son de cloche pour Marie-Hélène Lebel, enseignante au campus de Lac-Mégantic du Cégep Beauce-Appalaches. « Il y a eu une certaine baisse, surtout l’an dernier, explique-t-elle. J’ai mis des capsules linguistiques, chose que je ne faisais jamais ». Elle a dû offrir du matériel supplémentaire pour l’apprentissage de notions comme la virgule.

Isabelle Fournier, professeure de français au Cégep Garneau et co-responsable de l’Apostrophe (centre d’aide en français), constate aussi que les étudiants font plus de fautes. « Dans les corridors, j’entends les collègues dire qu’ils observent une baisse de la qualité du français écrit ».

Pour Céline Tanguay, co-responsable de l’Apostrophe, c’est la transition entre l’écriture à l’ordinateur et à la main qui est difficile. En effet, les élèves du secondaire ont écrit la majorité de leurs compositions à l’ordinateur en raison des cours à distance entrainés par la pandémie. « La capacité à relire un texte et à voir ses fautes, il faut que ça soit entretenu. C’est très volatile », explique madame Tanguay.

« Les étudiants étaient stressés de savoir qu’ils allaient être évalués par le biais de rédactions sur table », Céline Tanguay.

Sabrina Dumas constate même que les textes composés à l’ordinateur contiennent beaucoup de fautes. « Malgré l’accès à toutes ces ressources, la qualité de la langue demeurait très faible. On pouvait voir du 40 à 60 fautes ».

La gestion du temps s’ajoute aux nombreuses fautes. Les étudiants manquent de temps pour écrire. Dans la classe de Maddy Lacroix, professeur de français au Cégep Beauce-Appalaches, le tiers ne réussit pas à terminer la rédaction de la préparation à l’épreuve uniforme de français. Les élèves disposaient de 48 heures pour écrire une dissertation de 900 mots à l’ordinateur durant la pandémie. Les cours étaient à ce moment en ligne. Là, ils ont quatre heures pour rédiger le même nombre de mots, mais à la main.

Les professeurs interviewés sont du même avis. La rédaction à l’ordinateur a causé des lacunes. « Ça crée une rupture dans les habitudes de travail. Une fois qu’ils ont accédé à l’ordinateur, c’est difficile de revenir en arrière », constate Céline Tanguay. « Il faut qu’ils réapprennent la mécanique d’écrire », lance Maddy Lacroix.

Selon Antoine Dumaine, professeur de français et vice-président aux communications de l’Association québécoise des professeur.es de français (AQPF), l’écriture à l’ordinateur est également plus simple. « C’est pas mal plus facile de découper un paragraphe et d’ajouter une phrase à l’ordinateur ». Il croit aussi que les stratégies de révision et de correction gagnent en efficacité lors de l’écriture à la main. « C’est deux processus d’écriture différents. Il y a une certaine mémoire des mots, on peut faire moins de fautes à la main ».

Le retour en présence des cours de français semble donc représenter un défi pour les élèves du cégep. L’augmentation des fréquentations des centres d’aide en français soutient ce constat.

Des concepts qui n’ont pas été enseignés

Les élèves présentent des lacunes lorsqu’il est question de l’analyse littéraire, comme le mentionnait Danyka Bougie. La poésie et les procédés langagiers ont parfois dû être mis de côté au secondaire, confirme Maddy Lacroix. « J’ai échangé avec une conseillère de la commission scolaire. Elle me disait qu’en quatrième et cinquième année du secondaire, ils ont dû prendre des raccourcis ».

« Toutes les notions n’ont pas été vues, confirme Antoine Dumaine de l’AQPF. Les savoirs essentiels ont dû être choisis ». L’examen de cinquième secondaire consiste en la rédaction d’un texte argumentatif. Les enseignants ont donc mis de côté l’analyse littéraire et la poésie.

« Le fait que les premières choses dans lesquelles on ait coupé ce sont les enjeux littéraires, c’est symptomatique », Marie-Hélène Lebel.

Les élèves ont besoin de beaucoup plus d’accompagnement, selon Maddy Lacroix. « La plupart des étudiants me disent qu’ils n’ont jamais terminé un roman au secondaire », souligne-t-il. Pour sa part, Marie-Claude Bolduc remarque plus de retard dans les remises des travaux. Mais elle reste indulgente. « Il faut être bienveillante comme prof présentement. Ce qui m’encourage cependant, c’est que je ne vois pas la perte de l’intérêt. Mais les étudiants sont un peu insécures par rapport à leurs compétences », constate-t-elle. 

« Ils vont rebondir et trouver des moyens. Il y a plein de ressources aussi. Ça ne sera pas une génération de cancres », croit Maddy Lacroix.

Une situation à surveiller

Selon Antoine Dumaine, vice-président aux communications de l’AQPF, il faudra mener des recherches de terrain sur les conséquences de la pandémie dans les prochaines années. Il est encore trop tôt pour généraliser des constats. Les épreuves ministérielles en présence, qui sont de retour pour la première fois depuis le début de la pandémie, vont permettre de tirer quelques conclusions.

Selon Antoine Dumaine, il sera pertinent d’observer si la motivation a joué un rôle dans les difficultés d’apprentissage. (Photo : AQPF)

Malgré le manque de données, monsieur Dumaine admet que les cours de français en ligne au secondaire auront nui aux étudiants. Le constat se fait sentir dans les propos de Danyka, de Sarah-Maude et de Xavier. Mais on doit se poser la question :  est-ce que les élèves sont en difficulté ou est-ce qu’ils n’ont juste pas appris certaines choses ?

Monsieur Dumaine croit que les acteurs du domaine de l’éducation doivent revoir le passage du secondaire au cégep, pandémie ou pas. « Écrire des textes variés, c’est une compétence qui était en difficulté avant la pandémie », mentionne-t-il. Il y a une cassure entre le français du secondaire et celui du cégep, selon lui. Le français du cégep est concentré sur l’analyse littéraire, contrairement à celui du secondaire.

« On envoie nos élèves à la fin du secondaire, sans filet, en leur disant de se débrouiller. Mais il y a des élèves qui ont des lacunes importantes », Antoine Dumaine.

Sabrina Dumas, responsable du centre d’aide en français du Cégep Beauce-Appalaches, est du même avis. « Le nombre de fautes qu’ils peuvent faire pour avoir A est assez élevé au secondaire. Il faudrait essayer de voir ce qui doit être maitrisé quand ils arrivent au cégep. J’ai l’impression qu’il manque des bouts ». « Je n’ai aucune idée de ce que les élèves font au secondaire. Il faudrait qu’on sache ce que l’on fait respectivement dans nos classes », lance Marie-Hélène Lebel.

La pandémie aura peut-être ouvert la porte à une révision de l’enseignement du français au secondaire et au cégep, dans l’intérêt des futurs étudiants. Elle semble néanmoins avoir causé des lacunes en français chez les étudiants de niveau collégial. Un retard qui pourra être rattrapé selon les professeurs interviewés.