Entre le 9 janvier et le 2 février dernier, CAA-Québec a constaté une hausse de 73 % de l’assistance routière pour des crevaisons à Montréal comparativement à la même période l’an dernier. À l’échelle provinciale, l’augmentation tourne davantage autour de 46 %, selon Simon Bourassa, conseiller en communication chez CAA-Québec.

Ces crevaisons peuvent, parmi plusieurs facteurs, être causées par la présence accrue des nids-de-poule, d’où l’irritation de certains conducteurs. Or, la présence de ces trous est multifactorielle.

Au Québec, le matériau recouvrant les routes est majoritairement l’enrobé bitumineux. Il s’agit d’un mélange de pierre, de granulat naturel et, souvent, de bitume, indique Jean-Pascal Bilodeau.

Jean-Pascal Bilodeau, professeur agrégé au département de génie civil et de génie des eaux de l’Université Laval (Photo: Faculté des sciences et de génie/Université Laval).

Une fois le nid-de-poule formé, c’est cette matière qu’il importe de réparer pour éviter les bris ou les problématiques. M. Bilodeau explique que pour ce faire, il faut d’abord nettoyer et assécher le trou, puis appliquer l’enrobé bitumineux et le compacter. Lorsque les conditions le permettent, un travail sur une zone un peu plus grande que le simple trou peut également être fait pour optimiser la réparation.

Toutefois, une période hivernale comme celle vécue au Québec actuellement ne permet pas d’optimiser la durabilité de l’intervention. Ainsi, les réparations de nids-de-poule faites hors de la période de construction estivale, bien qu’essentielles, sont moins efficaces.

Les pires routes 

Au Québec, un palmarès des « pires routes » est dressé chaque année par CAA-Québec. Pour l’établir, l’entreprise invite les citoyens à voter durant un temps déterminé en soumettant leurs propres suggestions. Ainsi, au terme de ce vote populaire, CAA classe en ordre d’importance, selon le nombre de votes, les pires routes de chaque région administrative du Québec, en plus d’établir un top 10 provincial.

Les données utilisées pour produire cette infographie proviennent du Palmarès provincial et du Palmarès 2025 par région établis par CAA-Québec. Source de l’image de la carte: Cartograf.fr
Ce palmarès ne se veut pas le fruit d’une démarche scientifique selon Nicolas Ryan, directeur des affaires publiques, et Simon Bourrassa, conseiller en communication chez CAA-Québec. Néanmoins, ils soulignent qu’il s’agit d’un moyen pour la population d’extérioriser sa frustration envers l’état des routes au Québec.
Nicolas Ryan, directeur des affaires publiques chez CAA-Québec (Photo: Équipe média CAA).

D’ailleurs, en 2025, Gatineau était la ville qui comptait le plus grand nombre de routes dans ce top 10 des pires routes du Québec établi par CAA-Québec. En revanche, la première position était occupée par la ville de La Tuque en Mauricie, et Montréal en était même absente. Cela pourrait s’expliquer par un plus grand nombre de votes Gatinois. De plus, le qualificatif « pire route » n’inclut pas seulement la dégradation du revêtement routier, mais également la configuration de la route.

Simon Bourassa, conseiller en communication chez CAA-Québec (Photo: Équipe Média CAA).

Cependant, les chaussées peuvent se dégrader différemment aux quatre coins du Québec, et ce, pour diverses raisons. Selon Guy Doré, professeur émérite au département de génie civil de l’Université Laval, le contexte n’est pas le même d’une ville à l’autre. Chaque ville a un climat, un trafic et des contraintes spécifiques, ce qui affecte différemment la dégradation de ses routes.

Or, les experts ne s’entendent pas sur la pertinence de comparer des villes comme celles de Montréal et de La Tuque. M. Doré qualifie cette comparaison de « boiteuse » puisque toutes les villes ont un contexte très différent. Néanmoins, il soutient que l’exercice fait par CAA-Québec est pertinent :  « Ça réveille les gestionnaires, ça réveille les politiciens en disant « wo, si je suis dans la région où il y a les pires routes, ça ne paraît pas bien » », réagit-il.

Pour sa part, Jean-Pascal Bilodeau estime que cette comparaison est valable. Selon lui, les villes ont des réseaux et des moyens différents, mais elles devraient être en mesure de gérer leurs infrastructures pour les maintenir dans un état « raisonnable ».

D’autres matériaux existent

Bien que le réseau routier québécois soit majoritairement composé de routes en enrobé bitumineux, d’autres matériaux existent. Le Québec compte également des chaussées en béton, adéquat pour de forts volumes de trafic, et d’autres en gravier, matériau approprié pour des passages moins fréquents. D’ailleurs, selon certains experts, le recours à ces matériaux dans des contextes autres que ceux pour lesquels ils sont prévus ne serait pas pertinent.

Toutefois, instaurer plus de routes en gravier plutôt qu’en asphalte peut aussi faire partie des solutions dans certaines municipalités à plus faible trafic routier, selon Jean-Pascal Bilodeau. « Le gros avantage des routes de gravier, c’est que ça se répare tout seul, avec une niveleuse. Donc, à chaque année, on peut faire une intervention avec de la machinerie adaptée et toute la dégradation qui a pu se créer avec le cycle hivernal et printanier, c’est parti. La route est neuve pour l’été », souligne-t-il.

Guy Doré mentionne également l’existence de matériaux synthétiques à base de résine, mais leurs prix les rendent impensables. De plus, la valorisation de matériaux recyclés comme le verre, le plastique ou le caoutchouc dans le revêtement routier ne permet pas d’atteindre de meilleurs résultats que le béton et l’asphalte.

Guy Doré, professeur émérite au département de génie civil de l’Université Laval (photo : Université Laval)

En ce sens, pour M. Doré, la solution aux problèmes de nids-de-poule ne réside pas dans les composantes du revêtement routier, mais bien dans son entretien et son remplacement lorsqu’il a atteint sa fin de vie utile. Cela consiste, dans un premier temps, à excaver localement la zone affectée, donc à creuser sur une section de la route un peu plus grande que le nid-de-poule. Puis, il faut retravailler la fondation, c’est-à-dire le gravier situé sous l’asphalte, en retirant les matériaux usés ou contaminés par du sable ou du sel de déglaçage, par exemple, puis remettre du gravier en bon état. Cela permet de s’assurer d’une meilleure durabilité de la réparation. Enfin, c’est à ce moment que l’on peut repaver adéquatement la route. « C’est la solution. C’est de faire comme il faut avec les matériaux, des matériaux sains, comme on les connaît. Il n’y a pas un matériau miracle qui va réparer ça », explique-t-il. Pour autant, la prévention, qui consiste à sceller les fissures dès qu’elles apparaissent dans le revêtement routier, est également un bon moyen, selon lui, pour réduire le nombre de nids-de-poule sur les routes du Québec.

Promesse électorale

Une autre solution serait la dépolitisation des infrastructures de la province. Le fait que l’état des routes et l’élimination de nids-de-poule puissent constituer un genre de promesse électorale n’est pas idéal selon M. Doré. Il avance qu’actuellement, le pavage de grandes surfaces par une mince couche d’asphalte permet de dire : « Vous voyez. On a réparé. On a réglé le problème. »

Mais ces réparations ne tiendront, bien souvent, pas longtemps : « Ça, ils ne disent pas ça, mais c’est ce qui arrive. C’est que cette petite couche mince-là ne résiste pas. […] C’est quand même facile de dire : « je vais me faire élire en disant que je vais régler tout le problème des nids-de-poule. » Mais ce n’est pas du long terme ça », exprime-t-il.

« L’asphalte, c’est encore politique » — Guy Doré

Avec toutes les solutions soulevées, serait-il possible de vivre dans un Québec sans nid-de-poule ? Les experts consultés ont chacun leurs opinions à ce sujet.

Pour Guy Doré, le Québec a un réseau routier « au-dessus de ses moyens » et les citoyens doivent en être conscients : « je pense qu’il faut être cohérent : si les gens demandent toujours plus de voies sur les autoroutes, puis plus de ponts, plus de ci, plus de ça… Ça ne vient pas sans conséquence. Il faut exiger d’avoir des routes de qualité, oui, mais pas, en demander plus de l’autre côté ».

Et selon Jean-Pascal Bilodeau, pour en arriver à une telle éventualité, « une administration qui a une stratégie cohérente, qui choisit de faire des investissements dans l’entretien » sera de mise. « Ce ne sera pas facile, mais on peut le faire », conclut-il.