Avec les mouvements indépendantiste albertain et québécois, le gouvernement fédéral doit conduire un Canada qui apparait séparé (image : Élyse Riverin avec le support Microsoft Copilot / L’Exemplaire).
Avec les mouvements indépendantiste albertain et québécois, le gouvernement fédéral doit conduire un Canada qui apparait séparé (image : Élyse Riverin avec le support Microsoft Copilot / L’Exemplaire).

Dans les derniers mois, plusieurs personnalités politiques canadiennes ont mis de l’avant le thème de l’unité du pays. À commencer par le premier ministre Mark Carney qui, à la Citadelle de Québec fin janvier 2026, a affirmé que la bataille des plaines d’Abraham, gagnée par les Britanniques, avait été le début d’un « partenariat » au sein du pays. Cependant, ces discours fédéralistes semblent cacher un Canada beaucoup plus divisé.

Le fédéralisme canadien en crise. Les différentes régions du Canada peuvent avoir des intérêts divergents, qui provoquent parfois des tensions au sein de la fédération canadienne. Des divisions sont notamment survenues durant les négociations constitutionnelles des années 1980 et 1990. L’Ouest défendait sa distinction économique alors que le Québec tentait d’obtenir son indépendance (image : Henri Paquette avec l’aide de OpenAI (ChatGPT) / L’Exemplaire).

Au Québec, le Parti québécois (PQ), principale formation indépendantiste de la province, mène dans les sondages depuis environ deux ans. Du côté de l’Alberta, l’appui à l’indépendance est estimé à près de 30 %, selon un récent sondage Angus Reid. L’Alberta Prosperity Project (APP), le principal regroupement indépendantiste de la province, s’active afin de convaincre le plus grand nombre possible d’Albertains au projet d’indépendance.

Conformément à la Citizen Initiative Act, il est possible, en Alberta, qu’un référendum soit déclenché à l’initiative des citoyens si la question référendaire respecte les critères juridiques et qu’un nombre suffisant de signatures soit recueilli dans un délai déterminé. Ainsi, en début d’année, Élections Alberta a autorisé l’APP à commencer à collecter le nombre de signatures requis afin d’entamer un référendum dont la question serait : « Êtes-vous d’accord pour que la province de l’Alberta cesse de faire partie du Canada pour devenir un État indépendant ? » (traduction libre). Le regroupement a jusqu’au 2 mai pour recueillir 177 732 signatures, un nombre équivalant à 10 % des votes exprimés lors de la dernière élection générale provinciale.

Mouvements indépendantistes 

Bien que les menaces envers l’unité canadienne semblent actuellement atteindre un nouveau sommet, elles ne sont pas nouvelles dans l’histoire du pays. Plusieurs mouvements indépendantistes ont vu le jour à travers les époques au Canada. On en trouve dans bien des régions autres que le Québec.

Notre

Notre carte interactive rappelle en quelques dates ces mouvements d’indépendance (infographie réalisée par Olivier Verreault / L’Exemplaire).

Par exemple, les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan se sont senties lésées dès leur naissance en 1905. En créant deux provinces plutôt qu’une, le gouvernement fédéral voulait garder un contrôle sur l’Ouest canadien, explique Frédéric Boily, professeur en science politique à l’Université de l’Alberta. D’ailleurs, ces provinces n’ont obtenu le contrôle de leurs ressources naturelles qu’en 1930, ce qui a été une source de frustrations, ajoute l’expert.

Frédéric Boily, spécialiste de la politique canadienne et québécoise et professeur de science politique à l’Université de l’Alberta (photo : Université de l’Alberta).

« On dit que l’Alberta était marginalisée, qu’elle était sous un statut colonial. »

— Frédéric Boily

Ce sentiment d’aliénation de l’Ouest s’est renforcé lorsque Pierre Elliott Trudeau, ex-premier ministre du Canada, a mis en place le Programme énergétique national (PEN) en 1980. « On en parle encore aujourd’hui, même si ça a été instauré il y a environ quarante ans », mentionne Frédéric Boily, pour témoigner de l’importance qu’a eue cette politique fédérale sur le sentiment d’aliénation de l’Ouest. L’Alberta devait notamment rediriger une partie de ses ressources financières issues du secteur pétrolier vers le reste du pays.

Différence fondamentale

Cette carte met en évidence qu’il y a une différence fondamentale entre les objectifs des mouvements indépendantistes albertain et québécois. Dans le cas de l’Alberta, on parlera d’autonomisme économique, alors qu’au Québec, les indépendantistes veulent fonder un nouveau pays sur des bases plus culturelles et donc identitaires, comme nous l’expliquons ci-dessous.

Les deux mouvements indépendantistes seraient aussi différents sur le plan idéologique, notamment sur les questions environnementales. Du moins, c’est ce que croient certains indépendantistes de l’Université Laval interrogés par L’Exemplaire, dont Anthony Bédard Robichaud et Jaider Cabarcas, membres du Bloc québécois de l’Université Laval.

« Ce n’est pas un phénomène anodin qu’au Québec, on ait interdit l’exploration et les projets pétroliers, tandis que le Canada… on pourrait le décrire comme un pétro-État, c’est-à-dire un État qui prend l’argent de nos taxes et de nos impôts pour le donner en subventions aux pétrolières, notamment de l’Ouest canadien et de l’Alberta », souligne Jaider Cabarcas, qui est vice-président du Bloc québécois de l’Université Laval.

À gauche, Jaider Cabarcas, et à droite, Anthony Bédard Robichaud, respectivement vice-président et président de l’aile jeunesse du Bloc québécois de l’Université Laval (photo : Élyse Riverin / L’Exemplaire).

De plus, la question idéologique en amène une autre : celle du populisme. En effet, les leaders de l’APP, Mitch Sylvestre et Jeffrey Rath, défendent plusieurs idées qualifiées par certains de populistes et qui flirtent parfois avec des thèses conspirationnistes.

« Est-ce que ce discours populiste est partagé par l’ensemble du mouvement? Pour le moment, je dirais encore non. […] On peut être séparatiste sans être populiste. […] En revanche, surtout dans le contexte actuel, il peut y avoir des superpositions [et des] tonalités populistes très affirmées », nuance le spécialiste en politique canadienne, Frédéric Boily.

Une compréhension mutuelle?

Malgré les profondes différences entre les deux mouvements, Jaider Cabarcas croit qu’une compréhension mutuelle existe entre les mouvements indépendantistes des deux provinces. « En Alberta, je pense que c’est une accumulation de frustrations [envers Ottawa], qu’on peut comprendre, ici, au Québec, et qui est légitime aussi. Au Québec, on a été témoin de [cette frustration] à diverses reprises », soutient-il, en précisant une nouvelle fois que les objectifs ne sont toutefois pas les mêmes.

Mais d’autres croient aussi qu’une coopération est possible entre les deux mouvements indépendantistes : « je ne me mettrai pas au travers du chemin de l’Alberta, parce qu’un gouvernement fédéral affaibli, c’est un Québec qui a plus de portes d’ouverture pour exister tel qu’il se doit de l’être », affirme Sébastien Paquette, membre de l’Action socialiste de libération nationale (ASLN).  

Sébastien Paquette est un indépendantiste québécois assumé et est membre de l’Action socialiste de libération nationale (ASLN) (photo : Sébastien Paquette).

Si je suis […] indépendantiste, c’est parce que je suis pour l’autodétermination des peuples du monde.

— Sébastien Paquette

Tout en gardant une certaine prudence, Sébastien Paquette salue les démarches entreprises par certains chefs de partis souverainistes québécois pour appuyer l’indépendance de l’Alberta. À ce titre, le chef du PQ, Paul St-Pierre-Plamondon, ne se cache pas de discuter avec le leader de l’APP, Mitch Sylvestre, au sujet de leurs luttes respectives.  

La récolte des 178 000 signatures requises pour organiser un référendum en Alberta est en cours jusqu’au 2 mai 2026. Si ce chiffre est atteint, les Albertains seront appelés à se prononcer sur l’autonomie politique et l’indépendance de leur province. Reste à voir si la situation actuelle en Alberta pourrait redonner l’appétit aux souverainistes québécois.