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Mignonnes : briser les sujets sensibles par l’art

28 octobre 2020 - 12:47

Mignonnes : dénoncer l'hypersexualisation des jeunes filles par l'art (Crédit photo : Mélissa Gaudreault, creative commons)


Mélissa Gaudreault

Le film original de Netflix Mignonnes, qui dénonce l’hypersexualisation des jeunes filles en la montrant de manière très explicite, a suscité de nombreuses réactions. L’œuvre a provoqué toute une controverse et a été largement couverte, autant dans les médias que sur les réseaux sociaux, non seulement en raison de l’affiche choisie par le diffuseur, mais également parceque l’œuvre aborder un sujet malaisant et sensible. Selon plusieurs, ces controverses illustrent l’importance d’aborder ces sujets sensibles et d’inclure les jeunes dans la discussion.

Le film Mignonnes raconte l’histoire d’Amy, 11 ans, une jeune sénégalaise musulmane, qui se joint à un groupe de jeunes filles aux tenues pouvant être jugées dégradantes et dansant de manière très suggestive. L’héroïne prend alors conscience de la signification de son comportement à la fin du film et est horrifiée par qui elle est. Le film a suscité diverses réactions à l’échelle internationale, autant positives que négatives. D’après Valérie Yanick, chargée de cours au Département d’information et de communication de l’Université Laval, la réalisatrice veut nous confronter à notre malaise personnel par rapport à la sexualité des jeunes filles et c’est selon elle la raison pour laquelle le film dérange le public.

Le film introduit un paradoxe : « pourquoi dénoncer ceux qui dénoncent ? », se demande Chloé Bonnefoy, étudiante ayant visionné le film. Une autre œuvre du même genre, « Polisse, un film sur la pédocriminalité [et] réalisé par Maïwenn en 2011 avait connu la même controverse », dit-elleElle se questionne donc à savoir pourquoi les gens dénoncent ce film qui a pour but de dénoncer l’hypersexualisation des jeunes filles. Ils devraient plutôt être contents que le sujet soit abordé et qu’il permette d’éduquer le public, plus particulièrement les jeunes, au lieu de critiquer le fait que l’œuvre aborde ce genre de sujet. Cela illustre la fréquence à laquelle ce genre d’œuvre est pointé du doigt, même si elles servent justement à éduquer les gens et à changer les pratiques. L’étudiante a « un amour-haine pour ces œuvres qui [nous] montrent l’insoutenabilité du réel ».

Frédérique Bérubé, une autre étudiante ayant vu le film, énonce que « ce qui dérange le plus dans ce film est le contraste entre la naïveté des jeunes filles et leurs agissements et paroles qu’on pourrait qualifier de « matures » ». À 11 ans, dit-elle, elles ne connaissent pas tout, notamment « ce qui est acceptable ou non de faire dans la société », mais elles agissent comme si elles étaient plus vieilles. C’est également la comparaison de « la vie des femmes musulmanes et celle des [autres] femmes » qui peut déplaire au spectateur, décrit-elle. D’après elle, « ce film est la façon parfaite de dénoncer le problème de la surexposition des jeunes à des contenus sexuels, grossiers et vulgaires ». En effet, il expose de manière très claire le problème de l’hypersexualisation afin de le dénoncer. 

L’importance d’en parler

Il est important d’« aborder [ces sujets sensibles] dans l’art et les médias [dans le but de] les mettre à l’ordre du jour et d’y réfléchir collectivement », explique Mme Yanick. De plus, en parler permet de diminuer le malaise et de mieux comprendre ces enjeux, ajoute-t-elle.

Le film de Maïmouna Doucouré souligne cette nécessité d’en parler, selon Chloé Bonnefoy. « Mignonnes, c’est le crime parfait », dit-elle. C’est une œuvre qui aborde des questions sociales ancrées dans les traditions et pour lesquelles il n’y a toujours pas de consensus aujourd’hui, explique l’étudiante. 

« [C’est] un documentaire-fiction témoignant des dysfonctions d’une société, non pas actuels, mais qui ont toujours été ; la sexualisation du corps des enfants, et particulièrement celui des filles. Dès les premières règles, et ce à travers le monde, c’en est fait ». – Chloé Bonnefoy

Selon l’étudiante, les jeunes filles sont ainsi prisonnières de cette perception que l’on a d’elles. D’après elle, en dépit de ses plans quelque peu intrusifs, « ce film n’a pas sexualisé les enfants. C’était déjà chose faite auparavant. On demande aux filles d’êtres belles, d’êtres minces, on les retouche, on le corrige. » Ce n’est donc pas le film qui est le problème, d’après l’étudiante, mais plutôt la société qui a véhiculé et qui continue à transmettre ces idéaux de beauté irréalistes et non souhaités.

Enfin, il est essentiel d’aborder ces sujets, amène Frédérique Bérubé, « car ils représentent la réalité de certaines personnes encore aujourd’hui et il est important de savoir et de comprendre ce qu’il en est réellement ».

Tant qu’à se demander pourquoi il est important d’aborder ces sujets, il faut également parler du rôle des jeunes dans la discussion. Valérie Yanick décrit l’importance d’inclure les jeunes dans le débat sur ces sujets. Les messages médiatiques sont polysémiques et peuvent donc être interprétés de plusieurs manières par les consommateurs explique l’enseignante.

Quand on aborde des sujets comme l’hypersexualisation, on doit considérer le point de vue des jeunes, selon elle. D’abord, parce que les effets sur la perception des jeunes sur ces sujets sont importants, et ensuite parce que c’est « une manière de reconnaitre leur [capacité en tant qu’acteur de changement] et leur capacité critique, [ce qui est primordial afin de] mieux comprendre (et nuancer) l’impact des œuvres médiatiques sur eux », décrit-elle.

Du côté de Frédérique Bérubé, il est primordial d’éduquer les jeunes sur ces sujets afin qu’ils sachent ce qu’il en est et afin  d’éviter qu’ils n’agissent d’une manière déplacée et sans avoir conscience de la portée de leurs actes. Cela permet aussi de diminuer les malentendus et les préjugés, mais surtout de « protéger les jeunes de nos jours, qui sont exposés [très] tôt à des [contenus pour adultes] », explique-t-elle.

Trouver la bonne façon d’en discuter

Il n’y a pas mille et une façon d’aborder ces sujets, mais l’art peut en être une bonne.

« Le film Mignonnes va au-delà d’une simple dénonciation de l’hypersexualisation. Il explore les tensions qui caractérisent la construction identitaire des jeunes filles immigrantes à partir du point de vue particulier que pose Maïmouna Doucouré, réalisatrice française et sénégalaise, sur cet enjeu complexe », souligne l’enseignante.

Frédérique Bérubé pense que l’art sous toutes ses formes « est une bonne façon de faire passer un message » pour plusieurs raisons. Selon elle, l’art est apprécié par tous et permet de rejoindre rapidement un grand nombre de personnes. Il nous amène également à user de notre esprit critique sur les normes et les standards de beauté, plus spécifiquement la féminité et la sexualité féminine, qu’elles soient d’usage dans les cultures religieuses traditionnelles ou dans la culture populaire, renchérit-elle.

Dans la même optique, « ces documentaires-fictions sont une autre voie pour ouvrir les yeux à ceux qui ont décidé de fermer leurs journaux », résume Chloé Bonnefoy.