Le battement de nageoire, d’un grand requin blanc peut désormais être détecté à des centaines de kilomètres. Ces suivis révèlent une présence plus régulière dans les eaux canadiennes.

Le moteur ralentit brusquement et la coque blanche du bateau se laisse porter par la houle. Sur le pont, Warren Joyce, technicien à Pêches et Océans Canada (MPO), scrute la surface d’un bleu dense. Entre ses mains, une longue perche en aluminium oscille faiblement. « Tout se joue en quelques secondes », glisse-t-il.

Un aileron apparaît, discret. Contrairement aux images brutales véhiculées par les films, l’animal tourne lentement autour de l’appât, qu’il ne peut ni avaler ni entraîner. « Ils sont beaucoup plus prudents qu’on se l’imagine », ajoute Joyce. Lorsque le requin incline légèrement son flanc, un seul coup de perche suffit à fixer la balise à sa dorsale, et l’animal disparaît. Quinze secondes d’interaction. Huit ans potentiels de données.

Sur le pont : gestes et images 

Warren Joyce, technicien au MPO spécialisé dans l’étude des requins, travaillant sur le tracé d’un des requins balisés. Crédit : Arthur Gandin

De retour à son bureau, Warren Joyce suit le trajet du requin balisé derrière un écran. Deux types de balises sont utilisés pour suivre ces animaux : des balises acoustiques actives jusqu’à huit ans et des balises satellites, qui enregistrent température, profondeur et luminosité avant de se détacher après un an.

Ces appareils sont placés avec soin. « Les balises sont fixées à l’extérieur pour réduire au minimum l’interaction avec les animaux », souligne Joyce. Le point d’ancrage à la base de la dorsale permet une pose sécuritaire : « Tous les organes vitaux se trouvent sous cette zone, donc il n’y a aucun risque d’atteindre les vertèbres ou la moelle épinière. »

Lorsque les conditions le permettent, les chercheurs combinent les deux types de balises : les acoustiques tracent les passages à proximité des antennes, tandis que les satellites révèlent le trajet entre deux années consécutives.

Chaque pose est filmée, souvent grâce à des GoPro. Ces images servent désormais à une pratique encore émergente au Canada : la photo-identification. « La photo-identification est relativement nouvelle. », explique Joyce. « Nous utilisons des photos des États-Unis et du Canada pour identifier les mêmes requins ». Certaines dorsales marquées de cicatrices commencent déjà à réapparaître d’une saison à l’autre.

Ensuite, des organismes comme l’Atlantic White Shark Conservancy (AWSC) rassemblent toutes les données de détection acoustique et les photos prises lors des marquages pour constituer des catalogues de suivi des grands requins blancs au Canada.

Sous la surface : écouter le voyage

Du côté de notre requin suivi, sa balise nouvellement posée émet désormais un signal capté par un réseau d’écoute sous-marin couvrant la Nouvelle-Écosse et le golfe du Saint-Laurent. Ces antennes acoustiques, véritables oreilles posées au fond de l’eau, enregistrent chaque passage d’un animal équipé. Elles sont au cœur de l’étude publiée en 2025 dans Marine Ecology Progress Series par Hassen Allegue, chercheur postdoctoral à l’Institut Maurice-Lamontagne (IML).

Entre 2011 et 2022, son équipe a analysé les trajets de 260 grands requins blancs détectés lorsqu’ils franchissaient l’une des deux lignes d’écoute du réseau Ocean Tracking Network : celle d’Halifax et celle du détroit de Cabot, à l’entrée du golfe du Saint-Laurent. « Tout le monde parlait de l’augmentation des requins, mais personne n’avait montré de façon scientifique qu’il y en avait vraiment plus », rappelle Allegue.

En reconstituant ces trajectoires, les chercheurs ont mis en évidence une tendance nette : depuis 2019, la probabilité de détecter un grand requin blanc au Canada a triplé, et leur durée moyenne de présence s’est allongée d’environ trois semaines. Ces résultats offrent la première vue d’ensemble de leur fréquentation des eaux canadiennes.

Mais une question demeure : ces requins sont-ils réellement plus nombreux, ou simplement mieux suivis ? « On ne sait pas encore s’il y en a davantage ou si c’est simplement qu’on les détecte mieux grâce aux nouvelles technologies », précise le chercheur.

Dans le sillage du requin balisé

Carte illustrant le trajet d’un grand requin blanc depuis sa détection au large d’Halifax par les lignes d’antennes acoustiques pendant l’été 2022 jusqu’à sa descente en Géorgie en automne 2022. Reproduction d’un trajet effectué par un requin balisé et suivi par le MPO.

Le requin que nous suivons illustre ce scénario global. Détecté au large d’Halifax pendant l’été, il longe les zones où abondent les phoques gris pour redescendre ensuite vers la Géorgie dans des eaux plus chaudes à l’approche de l’automne.

Ce motif migratoire, répété chez de nombreux individus, suggère selon les chercheurs que le Canada constitue une aire de passage et d’alimentation importante. Le réchauffement de l’Atlantique Nord pourrait favoriser ces incursions, surtout chez les jeunes plus sensibles aux variations thermiques. Mais l’hypothèse reste incomplète, rappelle Harley Newton, scientifique en chef et vétérinaire chez OCEARCH : « Le climat fait partie de l’équation, mais ce n’est certainement pas le seul facteur. »

Selon elle, l’essor des populations de phoques gris, la multiplication des programmes de suivi et les collaborations internationales permettant de comparer les individus détectés aux États-Unis et au Canada influencent aussi ces présences. « Comprendre si le Canada est un habitat essentiel pour ces requins, c’est une question encore ouverte », ajoute-t-elle.

Les chercheurs restent donc prudents : les grands blancs avaient subi un déclin de 70 à 80 % au XXᵉ siècle, et seuls de faibles signes de rétablissement apparaissent aujourd’hui.

Un voyage prometteur

À l’automne, le signal du requin balisé disparaît progressivement des antennes canadiennes. Il franchit la limite du réseau et poursuit sa route vers la côte est américaine, où il passera l’hiver avant de remonter vers le nord l’année suivante.

Son voyage illustre ce que la technologie rend désormais possible : retracer les déplacements d’animaux qui, il y a dix ans, échappaient presque totalement à l’observation scientifique. Mais il révèle aussi les limites persistantes : l’absence d’estimations fiables de la population totale, les incertitudes sur le rôle exact du Canada dans leur cycle annuel et la difficulté de distinguer une hausse réelle d’un simple progrès de la détection.

Plus d’une vingtaine d’espèces de requins fréquentent les eaux atlantiques canadiennes, souvent sans bénéficier d’efforts de suivi comparables. Comprendre le voyage d’un seul individu, c’est donc commencer à éclairer un ensemble plus vaste encore.