Il est sept heures, un lundi matin de 2030. Odile se réveille naturellement. Cela fait longtemps qu’elle s’est débarrassée de son réveille-matin. Elle s’étire, bâille, puis pense à sa journée. Qu’a-t-elle prévu déjà ? Ah oui, son premier cours de piano depuis des années. Elle sourit. Elle a enfin « trouvé le temps » de s’y remettre. Elle a repris le piano, car elle rêve de pouvoir jouer pour les enfants malades à l’hôpital, et leur offrir un peu de douceur dans leurs journées moroses. Son après-midi ? Trois heures de travail, pas une seule minute de plus. C’est la norme maintenant, quinze heures par semaine.
Cela semble utopique. Pourtant, c’est le futur qu’imaginait, il y a un siècle, l’économiste John Maynard Keynes. En 1930, il prédisait dans son essai Economic Possibilities for ou Grandchildrens qu’avant 2030 les humains seraient libérés par la technologie et travailleraient peu. Le reste du temps serait consacré aux loisirs, à la culture, à la communauté et au bien-être. Une société de loisirs tant promise par le progrès.
Au Québec, des initiatives comme le Bâtiment 7, les biorégions et la lutte à l’obsolescence esquissent déjà, à petite échelle, le monde dans lequel Odile se réveillera.
La croissance a ses limites
Près d’un siècle plus tard, le futur rêvé de Keynes s’est perdu dans les méandres de la croissance économique. La productivité mondiale a effectivement explosé, mais le temps libre, lui, n’a jamais suivi. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la semaine de travail moyenne restait fixée autour de 35 à 40 heures dans les pays industrialisés en 2023.
D’après une étude publiée dans la revue Économie écologique en 2023 par un groupe de chercheurs européens menés par Christopher Olk de l’Université libre de Berlin, le modèle de croissance illimitée laisse croire que les besoins humains ne peuvent être comblés qu’au moyen de biens rares et peu économes en ressources : une voiture dernier cri ou des repas préparés industriellement, par exemple. Or, à l’échelle planétaire, ce modèle montre désormais ses limites. En effet, aucun pays ne parvient aujourd’hui à offrir un niveau de vie élevé à sa population sans dépasser les limites écologiques de la Terre, selon une étude publiée dans Nature Sustainability en 2018 par Daniel W. O’Neill de l’université de Leeds.
Dans un communiqué de presse paru en 2019, le Programme pour l’environnement des Nations-Unies mentionne que la consommation mondiale de ressources naturelles a plus que triplé depuis 1970, que les écosystèmes s’effondrent et que les dérèglements climatiques se multiplient. La cause, selon Yves-Marie Abraham, professeur agrégé au Département de Management de HEC Montréal, tient à la logique même du capitalisme : « Une marchandise, c’est quelque chose qu’on va produire pour faire de l’argent avec, pas pour satisfaire un besoin. »
Le professeur rappelle la formule de l’économiste et philosophe allemand Karl Marx, A–M-A’ (argent, marchandise, plus d’argent), où A’ désigne le profit : une économie tournée vers l’accumulation plutôt que vers la satisfaction des besoins de subsistance. Ce n’est plus le consommateur qui commande au producteur, mais l’inverse.
Une course sans fin
Abraham fait remarquer que les humains n’ont pas forcément besoin de consommer toujours plus, mais, pour les y pousser, on utilise la science derrière le marketing. « L’omniprésence de la pub est révélatrice, affirme-t-il, elle indique bien qu’il n’y a pas au fond de nous cette aspiration à vouloir chaque jour acheter des dizaines de trucs. »
Pour contrer cette course sans fin à la croissance économique, l’idée de décroissance fait tranquillement son chemin au Québec. Dans une étude publiée dans la revue Possibles en 2015, M. Abraham explique que, si le mot « décroissance », au sens qu’on lui donne aujourd’hui, est apparu pour la première fois en 1971 dans l’œuvre d’André Gorz, il n’a été réutilisé ici qu’en 2007, par le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC).
« Le mot décroissance a été choisi, car c’est un mot qui vient, en lui-même, contredire tout l’imaginaire occidental, qui est un imaginaire de croissance et de développement. », indique Yves-Marie Abraham. Selon lui, accoler le terme « convivial », « soutenable » ou « solidaire » permet d’atténuer la brutalité de la proposition et surtout d’en faire le début d’un projet politique, et pas seulement le refus d’un système.
« La décroissance propose de décoloniser nos imaginaires toxiques et réinventer des modes de vie qui, pour le moment, nous mènent tout droit vers la catastrophe », ajoute Jérémy Bouchez, vulgarisateur scientifique et cofondateur de l’organisme Polémos Décroissance.
Produire moins, partager plus
D’après un article publié dans la revue Lien social et Politiques par monsieur Abraham en 2024, la devise du mouvement décroissantiste « Produire moins, partager plus, décider ensemble » résume l’esprit d’une société qui mise sur la coopération plutôt que sur la compétition. « Produire moins » signifie concentrer les efforts collectifs sur ce qui est réellement utile au bien-être : la santé, l’éducation, l’alimentation, la culture, les transports collectifs, etc. « Partager plus », c’est repenser la répartition du travail, du temps et des richesses afin de réduire les inégalités tout en garantissant à chacun un niveau de vie décent, appelé aussi niveau de subsistance.
Contrairement aux appels politiques actuels à la « sobriété », souvent conçus comme des mesures d’austérité imposées sans réelle redistribution des richesses, la décroissance soutenable repose sur un principe de justice sociale : consommer moins tout en répartissant mieux, soutient le professeur des HEC dans son article de 2024.
Enfin, « décider ensemble », c’est replacer la démocratie au cœur de la vie économique : favoriser la participation citoyenne dans les décisions locales, soutenir les projets communautaires, et renforcer l’autonomie des régions, souligne Abraham dans Lien social et Politiques.
Une idée qui fait son chemin
Près de vingt ans après son apparition au Québec, l’idée de la décroissance reste minoritaire, mais elle gagne du terrain. D’après M. Abraham, « un sondage à paraître sous peu révèle qu’environ 15 à 20 % des Québécois et Québécoises sont vraiment attachés à cette idée, ce qui est un peu moins qu’en France (autour de 30 %) ». De plus, certains principes décroissantistes séduisent beaucoup plus largement. « La proposition de réduire l’obsolescence programmée fait quasiment l’unanimité, à plus de 90 % d’adhésion », souligne le docteur en science de la gestion.
Si l’idée de décroissance peut sembler abstraite, les chercheurs de l’organisme Polemos, comme M. Abraham et M. Bouchez, s’accordent à dire qu’elle se traduirait par des transformations très concrètes dans l’organisation de la société québécoise. La première étape, selon Jérémy Bouchez, titulaire d’une maîtrise en sciences de l’environnement, serait de reconnaître au niveau de l’État que la société québécoise est trop dépendante d’un modèle extractiviste, c’est-à-dire qu’elle reste centrée sur l’exploitation des mines, de la forêt et des barrages hydroélectriques.
Dans une perspective décroissantiste, l’État devrait réduire cette dépendance en limitant fortement le recours à l’extraction des ressources et en diversifiant ses sources de revenus. « Par exemple, il s’agirait de cesser l’exportation de l’hydroélectricité aux États-Unis alors que ce pays est un des pires en matière d’ébriété énergétique. », poursuit M. Bouchez.
Pour Yves-Marie Abraham, les principes de la décroissance trouvent déjà un écho dans plusieurs initiatives québécoises : « Au Québec, il y a toutes sortes d’expérimentations concrètes, comme le Bâtiment 7 à Montréal, qui est un commun de communs, typique de ce qu’on va proposer dans la décroissance, soit une façon de s’organiser pour vivre autrement et sortir du modèle capitaliste. »

Ces communs, qui prennent toutes sortes de formes (ateliers, cuisines collectives, coopératives, monnaies locales), incarnent une autre manière de satisfaire toutes les nécessités de l’existence. D’après M. Abraham, « un commun se résume à ce que font naturellement les humains quand ils ont un problème à résoudre, sans l’intervention de l’État ou d’une entreprise pour le régler, ils vont se débrouiller pour satisfaire ce besoin-là. »
Biorégions, douce révolution
D’après les experts consultés, la décroissance au Québec n’est pas envisagée comme une révolution soudaine et globale, mais comme une transition progressive initiée par plusieurs projets à l’échelle régionale. « Un Québec décroissantiste pourrait mettre en place des biorégions, c’est-à-dire des économies régionalisées qui dépendent beaucoup moins des décisions étatiques et qui gagnent en autonomie afin que les habitants et habitantes prennent des décisions ensemble. », explique Jérémy Bouchez. Il ajoute que les biorégions sont des territoires redéfinis selon leurs caractéristiques naturelles (vallées, bassins versants, embouchures de rivières) où les habitants reprennent collectivement le pouvoir de décision.

Yves-Marie Abraham partage cette vision d’une réorganisation territoriale à échelle humaine : « Ça pourrait nous amener à réfléchir à un autre aménagement du Québec, beaucoup plus rationnel que ce territoire immense, qui aujourd’hui suppose des infrastructures incroyablement coûteuses et difficiles à entretenir. »
Selon eux, penser la société à partir des biorégions permettrait non seulement de réduire la dépendance aux grandes chaînes d’approvisionnement mondialisées, mais aussi de renforcer la résilience locale face aux crises climatiques et économiques.
Le débat des inégalités
Bien que la décroissance vise à offrir une société plus juste, certains experts soutiennent qu’elle pourrait au contraire augmenter les inégalités en l’absence de redistribution de la richesse. Dans une actualité de l’Université de Sherbrooke, Dorothée Boccanfuso et Luc Savard, professeurs à l’École de gestion de cette université, expliquent que la décroissance crée des pertes d’emplois qui touchent les plus pauvres et les plus vulnérables. Ils ajoutent qu’un plus haut taux de chômage génère moins de revenu à l’État, qui risque de sous-financer davantage les services publics.
Pour éviter l’augmentation des inégalités, la décroissance ne doit pas être une fin en soi, mais se situer parmi d’autres mesures progressistes. Puisqu’on ne peut pas croître à l’infini dans un monde fini, l’Association des économistes du Québec rappelle sur son site Web que la décroissance peut se traduire par des gestes et des politiques déjà en marche, et qu’il suffirait de les mener jusqu’au bout pour transformer en profondeur notre système économique. Ces mesures sont, entre autres : lutter réellement contre l’obsolescence programmée, encadrer la publicité, et garantir des services universels, tels que des logements abordables, du transport collectif gratuit, et l’énergie et l’Internet pour tous.
Pour réduire le taux de chômage, les partisans de la décroissance prônent aussi la réduction du temps de travail. « Travailler moins ne signifie pas travailler mal, au contraire. Cela permet de mieux répartir les emplois et d’accorder plus de place à la vie personnelle », conclut Éric Pineault, sociologue à l’UQAM, dans le livre Les six principes d’une économie de la limite paru en 2020. À l’image d’Odile en 2030!
















