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Le « Wok n Roll », dernier vestige du Chinatown de Québec

12 février 2020 - 09:49

Jaime Kate Woo et son père, Napoléon Woo, propriétaires du « Wok n Roll ». Tous deux ont été témoins de la disparition du quartier chinois à Québec au début des années 1970. (Crédit photo : Rachel Rodrigues)


Rachel Rodrigues

Depuis maintenant 63 ans, le restaurant « Wok n Roll » situé au cœur du quartier Saint-Roch est le témoin d’évolutions diverses de la ville de Québec depuis l’expropriation du quartier chinois, au début des années 1970, jusqu’à la revitalisation des années 2000. Entre adaptation et authenticité, l’entreprise continue son bout de chemin pour tenter de faire rayonner la gastronomie chinoise dans une ville où la communauté est de plus en plus dispersée.  

Boulevard Charest : au milieu des bâtisses en travaux, de la prestigieuse école d’administration et de la tentaculaire autoroute Dufferin-Montmorency, le « Wok n Roll » garde la tête hors de l’eau. Né sous le nom de « Woo’s House Restaurant » à la fin des années 1950, le restaurant chinois a vu se succéder à sa tête trois générations depuis son ouverture : « Ça a toujours été une entreprise familiale », raconte Jaime Kate Woo, l’actuelle co-propriétaire du lieu. Avec ses peintures originelles et son plancher en Terrazzo, il est comme un souffle d’authenticité dans ce quartier passé par toutes les évolutions.

Situé dans le secteur de la rue Saint-Vallier, près du Carré Lépine, le Chinatown de Québec comprenait, dans les années 1950, des buanderies, des restaurants, mais aussi un centre culturel et l’édifice du Kuomintang, lieu central qui a accueilli, entre autres, le Centre communautaire chinois et le siège de l’Association des Chinois de Québec. Un quartier vivant, symbole d’une communauté unie que la percée des autoroutes et l’expropriation ont fait disparaître en un clin d’œil.

Plus tard, le restaurant voit le quartier Saint-Roch se transformer en un secteur en proie à l’insécurité : « Il arrivait que les gens se fassent tirer dessus en pleine rue », confie Napoléon Woo. Pendant cette période, le restaurant continue d’exister mais « de manière générale, les années 1980-1990 sont un moment de creux ». Puis vient la revitalisation du quartier par la ville de Québec : « À ce moment-là, on fait principalement de l’accueil pour rassurer les employés d’entreprise de venir travailler ici », raconte Jaime Kate Woo.

Aujourd’hui, le « Wok n Roll » est toujours là et représente la seule trace visible de l’ancien Chinatown : dans le reste du quartier, « pas une plaque, rien », fait remarquer Jaime Kate Woo. Un constat qu’elle rapproche de l’initiative québécoise de 2006, lorsque la ville renomme la rue des Prairies en l’honneur de la ville de Xi’an en Chine, ville sœur de Québec. En réalité, « c’est plus une ruelle qu’une rue » et en ce moment, elle est en travaux.

Une communauté dispersée

Le quartier chinois a emporté avec lui le sentiment de communauté. Aujourd’hui, les Chinois qui arrivent à Québec sont plutôt des étudiants qui s’apprêtent à travailler dans des entreprises, dans leur coin, et non plus « le genre d’immigrants qui fuyaient le pays et venaient ouvrir des restaurants dans le même quartier », explique Napoléon Woo. 

Mais selon les propriétaires du « Wok n Roll », la situation politique de l’époque a également joué un rôle déterminant dans la disparition du quartier chinois et de sa communauté : « On ne se sentait plus les bienvenus », raconte Napoléon Woo, en mentionnant notamment une volonté du Parti Québécois de conserver une certaine « identité » de la ville. À cette époque, de nombreux jeunes Chinois partent pour aller étudier l’anglais et sont suivis par leurs parents : « Ils fuyaient souvent Québec pour une ville avec une vraie communauté, comme Toronto ou Montréal. »

Malgré le fait que les premières vagues d’immigration chinoises se soient faites il y a relativement longtemps au Canada, une certaine forme d’ignorance semble persister vis-à-vis de la communauté : « À Québec, on peut encore rencontrer des gens qui n’ont jamais parlé à un Chinois. » Finalement, relève Napoléon Woo, Québec est bien la seule ville où le quartier chinois a disparu au lieu de se développer.