Un rapport récent du Conseil des académies canadiennes (CAC) fait ressortir les lacunes du Canada en matière d’investissements en sciences, technologies et innovations (STI).
Le nouveau rapport, publié le 18 novembre, dresse un constat qui revient comme un refrain : le Canada parle beaucoup d’innovation, mais investit de moins en moins pour y arriver. Et cette fois-ci, l’écart avec les autres pays ne se contente plus de persister, il s’aggrave.

Ce rapport, le premier depuis 2018, examine le rôle central de la recherche et du développement (R-D) dans la croissance économique. Derrière les tableaux et les graphiques, une vérité se dégage nettement : le Canada est un champion de la recherche fondamentale qui vise à acquérir de nouvelles connaissances, mais un élève faible lorsqu’il s’agit d’appliquer et de transformer les idées en innovations en entreprises fortes ou en retombées économiques.
Compte tenu des relations commerciales tendues entre le Canada et les États-Unis, de l’émergence de la Chine comme superpuissance en matière de recherche et développement (R&D) et des changements radicaux attendus de l’IA, le rapport conclut que l’innovation joue un rôle clé dans la crise de productivité du pays, et qu’à ce chapitre le Canada ne fait pas bonne figure.
Selon Vincent Larivière, professeur en bibliothéconomie à l’Université de Montréal et l’un des experts consultés pour la rédaction du rapport, le Canada demeure néanmoins une force dans le domaine de la recherche fondamentale. « On a tout le continuum dans le rapport de la recherche fondamentale, de la recherche appliquée et de l’innovation », tient-il à souligner d’entrée de jeu lors d’un entretien téléphonique.

Les données présentées permettent de constater que le Canada produit plus de publications en recherche fondamentale, per capita, que la plupart des autres pays dans le monde. « On est assez élevé dans ce domaine-là, particulièrement du côté des universités qui dédient beaucoup d’investissements en R-D [pour la formation de futurs chercheurs]», souligne M. Larivière.
En effet, la proportion de gens qui ont un diplôme postsecondaire est 50% plus élevée au Canada que dans la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Même si nous pouvons nous réjouir de cette bonne performance en matière de diplomation, elle ne raconte pas toute l’histoire.
« Là où le bât blesse est que nos entreprises investissent beaucoup moins en recherche et en développement (R-D) que les autres pays comparables », admet cependant le chercheur. Et quand on dit « beaucoup moins », en fait, c’est la moitié moins.

Comment expliquer cet écart ?
Prenons les dépenses des entreprises en R-D qui se situent autour de 2% du PIB dans la plupart des pays de l’OCDE. Au Canada, ce pourcentage est à peine au-dessus de 1%. « Le reste du monde investit davantage en matière de R-D pendant que le Canada stagne du côté des investissements des entreprises, mais aussi du côté des investissements du fédéral et de l’enseignement supérieur », soutien Vincent Larrivière.
Deux facteurs ressortent pour expliquer cet écart. À la base, le tissu industriel canadien repose sur les ressources naturelles, un secteur qui produit peu de R-D. De plus, même si les universités canadiennes sont ferrées en recherche fondamentale; la plupart de leurs recherches aboutissent dans l’espace public à travers des publications qui peuvent être librement utilisées par des compagnies étrangères qui, elles, font du développement, selon Vincent Larivière, aussi titulaire de la Chaire UNESCO sur la science ouverte.

« Autrement dit, on n’a pas cette passerelle-là vers la commercialisation. Mais qui est, en grande partie, dû au type d’entreprises qu’on a au Canada qu’il faut le rappeler est beaucoup basés autour de compagnies liées aux ressources naturelles », explique M. Larivière. L’étape de la valorisation de la recherche ne serait donc pas assez forte au Canada en raison de la structure industrielle du pays et « du manque de grandes entreprises dans des secteurs qu’on associe globalement à l’innovation », souligne le collaborateur au rapport du CAC, Vincent Larivière.
Les obstacles au progrès
Les obstacles au progrès au Canada sont multiples selon le rapport, et inclus : le faible taux d’adoption des technologies en entreprise, le manque de grandes entreprises dans des secteurs innovants, un financement gouvernemental limité, la faiblesse d’une politique industrielle ciblée. En bref, les auteurs demandent des programmes clairs et précis pour augmenter la commercialisation de la recherche scientifique au pays.
« Plus ça change, plus c’est pareil », commente Paul Dufour, ancien adjoint au conseiller scientifique du Canada rejoint par téléphone. L’expert en politiques scientifiques fait remarquer que la situation en matière d’investissements en sciences n’a pas évolué au pays et que les problématiques sont connues depuis des dizaines d’années. « En 1987, le gouvernement avait établi un plan bien détaillé, mais ce plan a été mis de côté », fait-il remarquer. « Cela fait plus de 20 ans que l’on essaie de tracer un tableau de ce que le Canada fait dans le domaine avec des indicateurs précis », affirme M. Dufour.

« Il n’y a rien dans ce rapport qui m’a étonné. On n’a pas beaucoup avancé dans le domaine des innovations parce que nos sociétés canadiennes sont des petites et moyennes entreprises (PME) et qu’elles ne font pas beaucoup dans le domaine [de la R&D]», relève-t-il aussi.
« On n’a pas de plan stratégique en sciences, technologies et innovations (STI), mais ça fait longtemps qu’on dit qu’on parle de ça », déplore Paul Dufour. « À l’heure actuelle on a des éléments de stratégie, mais pas une stratégie globale », estime-t-il
Parmi les plus grands obstacles, il note le fait que les agences subventionnaires fonctionnent en silos, que les provinces et le fédéral ne sont pas coordonnés, que les réformes proposées, dont celle de Frédéric Bouchard et Gilles Patry, ont été abandonnées en cours de route.
Au final, le système demeure fragmenté, lent et difficile à transformer, selon lui.
Angle mort du rapport
La recherche nordique est un aspect omis dans le rapport. Pourtant, « le Canada est un pays nordique, un territoire énorme, et l’on a des capacités là qu’on pourrait développer. On parle rarement de tout cela », souligne Paul Dufour qui aimerait voir davantage d’effort pour soutenir la R-D dans l’arctique.
« Cela touche évidemment à la défense et à la sécurité, et développer notre talent là serait tout naturel, mais je ne vois pas ça dans le rapport », conclut-il.
Un constat partagé par Philippe Archambault, chercheur et directeur scientifique d’ArticNet et de Takuvik, deux programmes de recherches associés à l’Université Laval. Il rappelle que l’Arctique «est la plus grande partie du territoire canadien qui est aussi maintenant un milieu très convoité par plusieurs pays pour plusieurs raisons et il est donc important d’avoir plus de recherches».

Le rapport ne mentionne que très peu de choses concernant l’Arctique alors qu’il s’agit d’un territoire et d’une zone où beaucoup d’endroits sont à mieux
«On a un brise-glace de recherche sauf que qu’en est-il quand arrivera la fin de l’Amundsen? Est-ce qu’on aura toujours un avenir dédié ? », s’inquiète M. Archambault qui estime que toute nation qui se considère Arctique « et même les non-arctiques, comme l’Allemagne, comme la Corée du Sud qui ont des navires de recherche, et même l’Angleterre qui ont des navires plein temps juste pour la recherche.»
«On a un brise-glace de recherche sauf que qu’en est-il quand arrivera la fin de l’Amundsen? Est-ce qu’on aura toujours un avenir dédié ? », s’inquiète M. Archambault qui estime que toute nation qui se considère Arctique « et même les non-arctiques, comme l’Allemagne, comme la Corée du Sud qui ont des navires de recherche, et même l’Angleterre qui ont des navires plein temps juste pour la recherche.»

En tant que chercheur, il plaide donc en faveur de soutenir des infrastructures permanentes qui permettront de faire le suivi sur « notre propre territoire et de mieux le comprendre ». « Il serait important de s’en assurer pour la souveraineté, le leadership du Canada et même pour la fierté du Canada, comme les autres pays, d’avoir un navire dédié », dit-il.
Plusieurs autres infrastructures seraient également nécessaires dans le Grand Nord canadien pour assurer la recherche, mais aussi la souveraineté du pays. Des investissements accrus pourraient venir des grandes entreprises des secteurs énergétiques, miniers, des transports, suggère-t-il à titre d’exemple.
De plus, le Canada se prive d’un outil précieux de diplomatie scientifique. « La science n’a pas de frontière », rappelle M. Archambault. Les navires de recherche accueillent des équipes internationales et créent des collaborations essentielles. Ne pas investir dans le Nord, c’est aussi perdre une partie de sa souveraineté scientifique et géopolitique, croit-il.
Du côté du gouvernement fédéral, on reconnaît les défis, mais on insiste sur les efforts récents. Selon Karim Bardeesy, secrétaire parlementaire de la ministre de l’Industrie Mélanie Joly, Ottawa a « créé de l’espace » pour relancer la recherche. « Les investissements publics dans le dernier budget sont forts et puissants », affirme-t-il.

Ces fonds, selon lui, permettront aux chercheurs et innovateurs d’attirer davantage d’entreprises et de développer des technologies de pointe. Il ajoute que la compréhension collective du rôle de la recherche est en train d’évoluer. « On voit une nouvelle génération qui réalise que la recherche et l’innovation sont essentielles dans un environnement où notre souveraineté est en péril », a-t-il dit lors d’un entretien téléphonique.
Dans son dernier budget, Ottawa mise également sur les crédits d’impôt RS&DE pour encourager les entreprises, des politiques fiscales visant à renforcer les liens entre universités et industrie, des programmes de recherche liés à la défense, qui auraient des retombées pour l’Arctique.
Mais ces mesures ne peuvent pas tout changer du jour au lendemain, reconnaît M. Bardeesy. « La structure de l’économie canadienne ne va pas se transformer en 24 heures. »
Dilemme structurel
Le Canada est un pays où les grandes entreprises nationales dans les secteurs innovants sont rares. On compte des succursales de géants étrangers, mais peu de sièges sociaux locaux capables de soutenir une R-D ambitieuse.
Ce n’est pas anodin. Une filiale a rarement le mandat global pour investir massivement, le cœur de l’innovation se fait dans le pays d’origine, le Canada demeure ainsi un terrain d’exploitation et pas de création.
« On a des maisons-mères de multinationales au Canada, mais on ne les crée pas au Canada », résume Paul Dufour. Dans l’industrie des ressources naturelles, dominante au pays, la R-D est historiquement faible. Le résultat : un écosystème qui peine à absorber le talent, développer des technologies locales ou commercialiser ses découvertes.
Alors que faire ? Construire ce qui manque depuis 50 ans : une stratégie.
Les experts consultés reconnaissent que le Canada n’est pas en déficit de talents, mais qu’il lui manque un plan. Un vrai. Pas une liste d’indicateurs. Pas une série de programmes dispersés. Mais une stratégie nationale en sciences, technologies et innovations, intégrée, cohérente, durable.
Ce plan relirait les universités aux entreprises, valoriserait la recherche fondamentale en applications concrètes, renforcerait le tissu industriel et soutiendrait la recherche dans l’Arctique, coordonnerait les agences subventionnaires, créerait des leviers pour retenir les talents, tout en s’inscrivant dans une vision de souveraineté et de développement économique.
Le rapport du CAC rappelle une vérité fondamentale sur la recherche et les sciences au Canada : le pays n’est pas en retard parce qu’il manque d’intelligence, de créativité ou de chercheurs. Il est en retard parce qu’il n’a pas réussi à transformer ces forces en stratégie structurante. Le pays excelle en sciences, mais échoue à en tirer des retombées économiques.















