La distribution de « L’article 23 et sa suite » (de gauche à droite) : Andrina Turenne, Micheline Girardin, Simon Miron, Micheline Marchildon et Daniel Péloquin-Hopfner. (Crédit photo: TCM)

Pour lancer sa saison culturelle, le Théâtre Cercle Molière à Winnipeg présentait la pièce «L’article 23 et sa suite» devant public pendant près de 2 semaines. La dernière représentation de la pièce était présentée à guichet fermé. Un succès important pour la directrice générale et artistique du Théâtre Cercle Molière, Geneviève Pelletier.

« Je ne peux pas imaginer un autre spectacle comme celui-là », confie Mme Pelletier. Elle estime que les étoiles étaient alignées pour que le spectacle voie enfin le jour, après de multiples reports: la présentation de « L’article 23 et sa suite » au Théâtre Cercle Molière (TCM) a été repoussée 3 fois depuis l’automne 2020.

La directrice générale et artistique du TCM, Geneviève Pelletier. (Crédit photo: Émile Lapointe)

La directrice du TCM explique que l’objectif était d’abord de présenter la pièce en octobre 2020. À cause de la pandémie, elle a été repoussée en décembre 2020, en avril 2021 puis finalement en octobre 2021. « Ce spectacle-ci est vraiment un spectacle dont l’énergie du public est essentielle au bon fonctionnement », dit Mme Pelletier. Elle n’aurait pu imaginer la pièce présentée sans public.

Un spectacle manitobain et francophone

«L’Article 23 et sa suite» est en partie une reprise actualisée de «L’article 23», une pièce écrite et présentée en 1985 par David Arnason et Claude Dorge, avec une musique de Gérard Jean, qui sont trois figures importantes de la communauté francophone manitobaine. 

La pièce de 2021 a été réarrangée par Yan Dallaire et mise en scène par Laura Lussier. Elle explore l’évolution de la communauté franco-manitobaine au cours des 35 dernières années. On y mélange comédie musicale et cabaret dans une satire de la situation de la communauté.

D’après la metteure en scène, la pièce « nous a permis en tant que communauté de nous rassembler, de partager et de rire de nous-mêmes ». On y présente en effet une version humoristique de l’histoire de la province.

Laura Lussier est une artiste franco-manitobaine multidisciplinaire. (Crédit photo: Émile Lapointe)

La Manitobaine estime que les thèmes abordés par la pièce en 1985 gagnaient à être revisités aujourd’hui. Il en demeure que le Manitoba de 2021 est beaucoup plus ouvert à la francophonie, selon la metteuse en scène. 

« C’est très différent de ce que c’était dans les années 1980 », rappelle Mme Lussier, où une vive tension partageait la communauté manitobaine.

Premier acte : une histoire de langues au Manitoba

« L’article 23 et sa suite » couvre plusieurs événements centraux de l’histoire du Manitoba francophone, le principal étant la crise linguistique des années 1980.

Pour expliquer le contexte de cette crise, Guy Jourdain, directeur de l’Association des juristes d’expression française du Manitoba (AJEFM), doit remonter jusqu’au 19e siècle.

« Lorsque le Manitoba est devenu une province canadienne en 1870, le gouvernement provisoire de Louis Riel avait négocié des garanties linguistiques qui ont été inscrites dans la constitution de la province ». Ces garanties se retrouvent à l’article 23 de la constitution, poursuit le juriste. 

Cet article vise à garantir que les institutions législatives et judiciaires fonctionnent dans les deux langues, selon M. Jourdain. « C’est ce qui fait, entre autres, que nos lois doivent être adoptées en français et en anglais », explique-t-il.   

Guy Jourdain fait partie de l’AJEFM. L’organisme revendique notamment des services en français dans le domaine de la justice et du droit pour les manitobain.e.s(Crédit photo: AJEFM)

Toutefois, à partir de 1890, l’article 23 a été invalidé par les autorités manitobaines qui ne voyaient pas l’intérêt de garantir le bilinguisme. Ce geste a été contesté presque 100 ans après, selon Jean-Michel Beaudry, directeur général adjoint de la Société de la francophonie manitobaine. 

Un gouvernement provincial ne peut refuser d’appliquer un élément de la constitution rédigée par le pouvoir fédéral. « C’est ça l’argument que Georges Forest a fait [en 1979] après avoir reçu une contravention unilingue en anglais », indique M. Beaudry. Georges Forest avait amené l’affaire devant la Cour suprême du Canada et avait obtenu gain de cause.

Simon Miron interprète Georges Forest dans une partie de « L’article 23 et sa suite ». (Crédit Photo: TCM)

Cette victoire en Cour Suprême a attiré les foudres d’une partie de la population manitobaine, majoritairement anglophone, sur la population minoritaire franco-manitobaine, explique Guy Jourdain.

« Ça avait créé des tensions sociales très très fortes. Ça avait entraîné des événements vraiment malheureux, comme par exemple l’immeuble de la SFM qui avait été incendié », se rappelle le directeur général de l’AJEFM. 

Geneviève Pelletier estime que le spectacle est une occasion de rafraîchir la mémoire de la communauté sur ces événements:

Deuxième acte: l’identité du Manitoba francophone d’aujourd’hui

Après avoir mis la table au niveau historique, « L’article 23 et sa suite » se concentre davantage sur la période de 1990 à aujourd’hui. L’équipe de la pièce a créé cette partie à partir d’un travail d’écriture collaboratif.

Les thèmes possibles étaient très nombreux et la pièce a beaucoup été épurée à travers ce processus, selon Laura Lussier. La metteuse en scène aurait aimé parler de la question autochtone de façon plus pointue, par exemple.

D’autres enjeux sont abordés différemment aujourd’hui, comme l’immigration, selon Laura Lussier. (Crédit photo: TCM)

Un des thèmes qui s’impose, par contre, est le fait d’être un francophone manitobain au Canada en 2021. Dans une scène, des Québécois ne croient pas un franco-manitobain qui insiste pourtant que sa langue maternelle est le français. Cet échange satirique est pourtant proche de la réalité d’après Mme Lussier.

« Imagine un monde où il faut que tu prouves tout le temps que ta langue maternelle est bien ta langue maternelle »

« Cette scène-là, on l’a tous vécu », affirme la metteuse en scène, « on aurait tous pu jouer dedans en tant que franco minoritaires ». Une expérience partagée par les francophones originaires de n’importe quelle autre province autre que le Québec, renchérit-elle. 

Geneviève Pelletier est pour sa part satisfaite de la réflexion que la pièce a pu provoquer. « C’est vraiment venu rajouter à ce que c’est d’être francophone dans ce milieu, ce territoire aujourd’hui », affirme-t-elle. 

Mme Pelletier et Mme Lussier voient toutes deux un objectif accompli: établir une discussion sur le fait d’être un francophone.