Lorsqu’on réfléchit à la quantité d’aliments qui sont gaspillés chaque jour, autant dans les ménages que par l’industrie, on peut être pris de vertige. Mais au-delà des chiffres alarmants, il existe une panoplie d’initiatives concrètes, tant individuelles que communautaires, qui témoignent d’un véritable désir de changer les choses.
Dans un contexte marqué à la fois par une préoccupation grandissante à l’égard de la santé et de l’avenir de la planète, et par la montée en flèche du prix des denrées, le gaspillage alimentaire constitue un enjeu social de taille. Selon l’étude de quantification des pertes
et gaspillage alimentaires au Québec, 16 % des aliments comestibles qui entrent dans le système bioalimentaire québécois sont perdus ou gaspillés. De ce nombre, c’est 28% des produits qui proviennent des ménages. Mais les pertes surviennent tout au long de la chaîne d’alimentation, de la production à la distribution en passant par la transformation et la vente au détail. C’est pourquoi nous voyons émerger toutes sortes d’initiatives pour tenter de contrer le phénomène, certaines qui visent les comportements individuels, d’autres qui s’attaquent plutôt à l’industrie.

Sauve ta bouffe!
Gabrielle Dessureault travaille au sein d’un organisme nommé Sauve ta bouffe. Il s’agit d’un projet mis en place par Les amiEs de la Terre, une organisation de Québec qui œuvre au sein de la communauté pour encourager des comportements éco-responsables.
Sauve ta bouffe propose avant tout des trucs et astuces pour éviter de gaspiller à la maison. Il s’agit d’abord de sensibiliser la population à l’enjeu du gaspillage alimentaire, puis d’éduquer les citoyens afin qu’ils découvrent ce qu’ils peuvent faire, à leur échelle, pour changer les choses.
Madame Dessureault explique lors d’une conférence tenue le 27 avril que les 11,2 millions de tonnes d’aliments qui sont jetés tous les ans au Canada pourraient servir à nourrir toute la population canadienne pendant cinq mois. La situation est d’autant plus révoltante, selon la jeune activiste, compte tenu des besoins de plus en plus criants de la population en termes de ressources alimentaires (ce sont plus de 4 millions de Canadiens qui n’ont pas un accès suffisant à la nourriture).
« L’industrie produit en trop, et les gens ont moins à manger. C’est intenable. »
– Gabrielle Dessureault, de Sauve ta bouffe

Les conséquences environnementales ne sont pas non plus à négliger. Les aliments qui se décomposent dans les dépotoirs produisent du CO2 et du méthane, des gaz à effet de serre qu’il faut de toute urgence tenter de diminuer. « Contrer le gaspillage alimentaire est l’une des façons les plus efficaces de lutter contre les changements climatiques », selon madame Dessureault.
Au-delà de l’objectif de changer les habitudes individuelles des citoyens, il existe toutes sortes de projets communautaires qui visent à diminuer le gaspillage.
Les frigos communautaires: une initiative qui fait des petits
Depuis l’apparition du premier frigo communautaire sur le parvis de l’église Saint-Roch, plusieurs restaurants et petites épiceries ont voulu imiter l’idée, et l’on a vu se multiplier la présence de ces espaces collectifs d’échange de nourriture. Joannie Drolet, de l’épicerie zéro-déchets La Récolte, tenait depuis longtemps à instaurer un frigo communautaire devant son commerce. Le principe est simple: les clients ou les passants peuvent y déposer de la nourriture, et n’importe qui peut venir se servir pour combler ses besoins alimentaires.

« C’est notre petite contribution, mais ça fonctionne et c’est encourageant », nous dit Joannie.
Des restaurateurs responsables
Tout près de là, le restaurant Le Cendrillon et son propriétaire, Carl Dumas, tentent de mettre de l’avant une vision éco-responsable de la restauration. Les cuisiniers qui travaillent chez lui font tout ce qu’ils peuvent pour récupérer et réutiliser tous les aliments et les transformer dans des plats toujours nouveaux. Mais le problème se situe surtout au niveau des retours d’assiettes: les gens commandent plus que ce que leur appétit devrait leur dicter, et c’est là que surviennent les inévitables pertes.

Il déplore le fait que les initiatives de petits commerces comme le sien ne sont pas imitées par les géants de l’industrie. Selon lui, le gaspillage est une conséquence du système capitaliste dans lequel nous fonctionnons. « Les gros commerces ne pensent qu’a leurs profits. Moi, je veux avoir la conscience tranquille et bien dormir le soir. »
Une entreprise québécoise au cœur du changement
Certains ont cependant trouvé le moyen de tirer profit du fait que les grandes industries jettent leur surplus, et ont vu là une opportunité entrepreneuriale. C’est le cas de David Côté, président fondateur de Loop, une entreprise qui achète les mal-aimés de l’industrie (surtout des fruits et légumes) à bas prix pour les transformer en toutes sortes de produits, principalement des jus, de la bière, et maintenant du gin (fait avec les retailles de pommes de terre de Yum-Yum). Le principe est simple: il achète à bas prix les rejetés des producteurs, pour leur donner une seconde vie. Pour M. Côté, il s’agit non pas d’éduquer les consommateurs (ce qui est louable par ailleurs, reconnaît-il), mais d’éduquer l’industrie, pour que les choses changent à plus grande échelle. Et c’est un pari réussi: les grands géants tels que Del Monte, Kraft et McCain veulent aussi être de la partie. Il s’agit d’un modèle qui frappe par sa simplicité et sa logique. Tout le monde y gagne! Et d’abord et avant tout, la planète.
« Le concept de déchet n’existe pas dans la nature. C’est un changement radical de philosophie que ça nous prend. »
– David Côté de l’entreprise Loop
D’autres entreprises ont quant à elle recourt à l’intelligence artificielle, qui peut servir à la réduction du gaspillage et à une meilleure gestion des déchets de l’industrie. Encore là, il y a du profit à faire, et cela démontre que la lutte au gaspillage peut également générer des revenus.
À l’assaut des poubelles
Certains ont une approche encore plus « radicale » de la question, et s’attaquent directement au problème. Le déchétarisme ou dumpster-diving est une pratique qui gagne en popularité. Elle consiste à aller fouiller dans les bennes à ordures des petites et grandes épiceries, pour récupérer les aliments encore propres à la consommation, mais qui ont été rejetés pour diverses raisons (problèmes d’emballage, aspect esthétique douteux, date de péremption qui approche, etc.).
Même si la pratique est tolérée par la police et la plupart des commerçants (sauf ceux qui cadenassent leurs bennes ou vont même jusqu’à mettre de la vitre dans leurs déchets), le déchétarisme soulève des enjeux d’ordre légal et semble se trouver dans une sorte de flou juridique. Si les poubelles sont la propriété des commerçants, leur contenu ne l’est pas, dans la mesure où les aliments ont été jetés donc abandonnés.
L’approche législative française est différente, et une loi de 2015 interdit carrément aux supermarchés de jeter leurs surplus.
Il existe une certaine éthique chez les déchétaristes: prendre uniquement ce dont on a besoin, laisser les lieux dans le même état qu’on les a trouvés, sont des règles non-écrites que tous respectent. Si certains s’adonnent à cette pratique par nécessité (étant donné le coût grandissant des denrées alimentaires), d’autres le font par conviction politique pour lutter contre le gaspillage, et même par plaisir, comme activité sociale entre amis. Car il existe une véritable communauté, une culture même, du dumpster-diving. C’est du moins ce que Micha, une adepte, nous partage. Nous l’avons suivie dans une de ses « plongées ».
Ce tour d’horizon des différentes initiatives pour contrer le gaspillage alimentaire nous montre que bon nombre d’agents de changement sont à l’œuvre, à différentes échelles. Jeter un regard sur ces actions concrètes nous permet de réduire quelque peu l’éco-anxiété qui peut gagner quiconque se penche sur la question.

















