Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Menaces sur Sotchi: entrevue avec une experte

7 février 2014 - 15:54

Logo officiel des Jeux Olympiques de Sotchi - Creative Commons


Arthur Darrasse

Titulaire de la Chaire de Recherche du Canada sur les Conflits et le Terrorisme, Aurélie Campana, a accepté de répondre aux questions de l’Exemplaire au sujet des menaces d’attentats terroristes proférées par des islamistes du Caucase à l’encontre des Jeux Olympiques de Sotchi.

L’Exemplaire: Une attaque pourrait-elle toucher le site des Jeux lui-même?

Aurélie Campana: Je ne m’avancerai pas sachant que le propre du terrorisme est de frapper quand on s’y attend le moins, là où l’on s’y attend le moins. Cela dit je serais assez étonnée qu’un attentat ait lieu sur le site des installations olympiques, tout simplement parce que Moscou a transformé Sotchi en véritable forteresse. Maintenant des attentats terroristes s’il y en a, et on ne le souhaite pas, pourraient avoir lieu autour des installations olympiques, autour de Sotchi ou ailleurs en Russie puisque pour qu’entre 70 000 et 100 000 personnes soient mobilisées ou mobilisables sur les installations olympiques, il a fallu déshabiller Pierre pour habiller Paul. D’ailleurs Moscou a vu aussi ses mesures de sécurité renforcées depuis deux jours.

L’Exemplaire: Pourquoi la Russie a-t-elle choisi Sotchi comme lieu d’accueil pour les Jeux alors que la ville est à proximité d’une zone de conflit ?

Aurélie Campana: Premièrement parce que Poutine aime beaucoup cette ville-là, parce que Sotchi rejoint dans l’imaginaire Russe une symbolique. C’était la ville dans laquelle la nomenklatura soviétique venait se ressourcer, c’est un peu l’équivalent de la Côte d’Azur en France. Quand la Russie a posé sa candidature, en 2006 ou 2007, les choses commençaient à aller un petit peu mieux en Tchétchénie, Poutine était persuadé d’avoir la solution pour pacifier la région et surtout les dirigeants russes ont refusé de voir une tendance qui était pourtant tangible depuis 2003, à savoir une augmentation du nombre d’incidents violents dans les républiques entourant la Tchétchénie. Il y avait également une intention d’utiliser ces jeux olympiques pour calmer le jeu dans la région mais ça n’a fait au contraire qu’attiser les tensions parce que, la corruption aidant, il y a eu une très mauvaise redistribution des fonds.

L’Exemplaire: Quelles seraient les répercussions d’un attentat à Sotchi ou dans les régions avoisinantes ?

Aurélie Campana: S’il y a un attentat terroriste, si l’attentat touche les installations olympiques où une ville à proximité de Sotchi ou même Moscou, ça montrera que malgré tous ses beaux discours, Poutine n’a pas été capable de garantir la sécurité non seulement des jeux mais également de ses concitoyens et surtout qu’il a perdu son pari, son pari étant d’organiser les jeux les plus spectaculaires, les plus fastueux et les plus sécuritaires jamais organisés, il l’a dit à plusieurs reprises donc pour lui ce serait une claque monumentale. Qui dit claque monumentale dit répercussions par la suite pour le Caucase du Nord et en particulier pour les civils.

L’Exemplaire: Jeter le discrédit sur le président Poutine représente donc un enjeu, une motivation encore plus grande pour les groupes terroristes ?

Aurélie Campana: Oui bien sûr, ils veulent vraiment essayer de perturber ces jeux, maintenant ils ont déjà eu la visibilité qu’ils voulaient avoir. Tous les médias du monde sont à Sotchi, il y a 3000 athlètes et 13 000 journalistes. Et tout le monde parle de l’Emirat du Caucase du Nord, ils n’ont jamais eu la publicité qu’ils ont à l’heure actuelle. Un attentat terroriste ça va leur amener davantage de publicité auprès des médias mais aussi auprès de bailleurs de fond potentiels . Là ils sont en train de dire regardez nous aussi on est capable de cibler non seulement la Russie mais également tout ce qui incarne le monde occidental.

L’Exemplaire: Et pour la suite, des nuages à l’horizon?

Aurélie Campana: On n’a pas pensé aux conséquences, pas forcément d’un attentat, mais de tout ce qui se dit aujourd’hui sur le Caucase du Nord sur les relations inter-ethniques en Russie, et ça c’est la prochaine patate chaude. Il y a de plus en plus de cas de pogroms qui visent des Nord-caucasiens à Moscou.Il y a une islamophobie qui est en train de monter aussi en Russie, parallèlement à ça les groupes d’extrême droite sont de plus en plus présents dans l’espace public et ils ne sont pas réfrénés dans leurs actions. Si jamais il y a un attentat terroriste, ce que je vois venir par la suite c’est non seulement un renforcement de la répression au Nord-Caucase mais également une montée des tensions inter-ethniques.