Le Festival international du journalisme a débuté avec un panel formé de divers représentants des médias québécois. Ensemble, ils ont exprimé leurs préoccupations sur trois enjeux du journalisme d’aujourd’hui : la relation du média avec le public, l’omniprésence des réseaux sociaux et la charge de travail du professionnel de l’information.

Les membres du panel ont partagé leur conception des relations entre les médias et le public. Pour Jean-François Bégin, directeur principal de l’information à La Presse, même si les articles sont consultés exclusivement sur des écrans, le lien entre le lecteur et le journal doit demeurer réel. « On ne peut pas juste être le média qui arrive d’en haut et [qui] vient dispenser la sagesse à nos lecteurs », affirme M. Bégin. « Il faut qu’il y ait cette interaction constante », ajoute-t-il. La Presse s’efforce de donner une place au lecteur, en encourageant celui-ci à partager des idées d’article et en l’invitant à débattre sur les sujets présentés par le média, par exemple. Selon Éric Trottier, directeur général et éditeur du Soleil, un nouvel enjeu apparaît avec la disparition du papier : « il y a une déconnexion physique qui se fait avec le public ».

Même s’il est maintenant possible de consulter l’actualité sur des appareils intelligents, le lecteur doit avoir une certaine confiance envers les médias. La crise de confiance envers les institutions et les médias est un phénomène que Luce Julien appréhende, en tant que directrice générale de l’information de Radio-Canada. « C’est important qu’on mette en place toutes sortes d’initiatives pour essayer de créer ce lien avec tous les citoyens », dit-elle. Selon Mme Julien, ce lien peut se solidifier de plusieurs manières : une démarche journalistique plus transparente, des reportages plus représentatifs de la vie des citoyens, et une offre de contenus adaptée aux habitudes de consommation de l’information, qui varient avec l’âge.

Bien connectés, mal informés

Les manières de s’informer se sont grandement diversifiées au fil des dernières décennies. M. Trottier observe une « fracture générationnelle » entre les plus vieux, qui consomment régulièrement la télévision, la radio et qui auront un média écrit de référence, et les plus jeunes, qui n’adhèrent plus à ces façons de s’informer. Il n’y a plus « cette connexion qui commence à un très jeune âge [avec un média de référence] et ça c’est vraiment un défi », constate pour sa part M. Bégin. Cela a des répercussions sur les entreprises médiatiques, telles que le Soleil, qui dépendent d’un lectorat fiable pour survivre.

Grâce aux réseaux sociaux, le partage et la production d’information ont été démocratisés, mais ce n’est pas sans conséquence. Les fausses nouvelles peuvent facilement être émises par qui le souhaite sur les plateformes numériques. Pour Michael Nguyen, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, la baisse de confiance envers les médias vient des réseaux sociaux. M. Nguyen croit d’ailleurs que la désinformation « est le mal du 21e siècle ».

Avec sa plateforme de vérification des faits, l’AFP, elle, lutte contre la désinformation. « Dans les dernières années, l’AFP a développé énormément d’efforts sur le fact-checking », mentionne Guillaume Lavallée, journaliste à cette agence d’information. « On fait du fact-checking dans 25-30 langues, ce qui va faire en sorte qu’on a un lectorat qu’on n’avait pas [avant] », ajoute-t-il.

La pluralité des formats et des contenus rend les réseaux sociaux très attrayants pour le public. « Il n’y a plus une seule façon de s’informer. On ne présente pas un reportage de la même façon pour la tranche d’âge de 55 ans et plus et pour les 18 à 35 ans », dit Michael Nguyen, qui est également journaliste au Journal de Montréal. Les réseaux sociaux permettent à plusieurs de sortir des normes que le journalisme imposait avant. Selon M. Nguyan, il faut se rappeler que « le journalisme, c’est d’informer » et que « les opportunités sont illimitées » pour choisir la manière d’informer. Que ce soit par la poésie ou avec TikTok « tout est ouvert », explique le président de la FPJQ.

Dans divers panels, le Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer a exploré des enjeux du journalisme, tels que les fausses nouvelles et la surcharge informationnelle (Photo : Alphonsine Sefu)

L’avenir du métier impossible sans le numérique

Luce Julien a l’impression que l’arrivée de l’intelligence artificielle aura un impact semblable à celui d’internet pour les médias. Elle révolutionnera et simplifiera le travail des journalistes. « Moi, j’allais à la Cour suprême chercher les jugements en autobus », au lieu d’y accéder directement via le web, raconte la directrice de Radio-Canada. Dans cette même optique, plutôt optimiste, Guillaume Lavallée souligne la présence qu’ont déjà divers outils d’intelligence artificielle dans les salles de nouvelles, notamment pour la recherche d’information et la rédaction.

Par contre, même si les journalistes ont des logiciels pour les aider à produire leurs reportages, eux-mêmes demeurent essentiels pour le travail sur le terrain. « Aller sur le terrain, ça veut dire des choix rédactionnels différents. Quand on voit les choses, on ne les vit pas de la même manière. Au final, la plus-value journalistique va être là », affirme M. Lavallée. « Si on n’a pas fait ce travail-là, on va avoir des textes un peu insipides », renchérit Jean-François Bégin.

L’intelligence artificielle, telle qu’on la connaît aujourd’hui, ne peut ni remplacer les journalistes ni régler tous leurs problèmes, surtout celui du sens qu’ils accordent à leur travail. Guillaume Lavallée parle même d’une profonde crise de sens, car selon lui, « le ratio (stress + travail) / salaire est mauvais » pour les professionnels de l’information. En effet, les budgets des salles de presse sont en baisse alors que les revenus publicitaires des plateformes numériques ne font que croître. Tout en étant à la merci des algorithmes, les médias ne peuvent pas contrôler la rémunération qui vient de ces plateformes. On a donc « des équipes plus petites, mais qui doivent travailler beaucoup plus pour informer de plein de façons différentes », énonce Michael Nguyen, en décrivant les conditions incertaines et difficiles dans lesquelles les journalistes évoluent.

Néanmoins, la relève donne de l’espoir au président de la FPJQ, qui constate l’enthousiasme d’une nouvelle génération de journalistes, qui veulent faire leur place dans le domaine journalistique, et se mélangent avec les professionnels ayant plus d’expérience. Un sentiment partagé par les autres panélistes, comme Éric Trottier : « je n’ai jamais vu d’aussi bon journalisme, parce que [les réseaux sociaux et les fausses nouvelles] nous ont forcé à être meilleurs ». Ainsi, les journalistes auraient amélioré la qualité de leur travail pour se distinguer. Avec le temps, la professionnalisation et la rigueur des journalistes se sont accrues, dans un univers médiatique en constante mutation.