« Un salaire pour les stagiaires ! » a-t-on entendu le 10 novembre dernier ; et ce n’est pas la première fois. Depuis dix ans, les étudiants de l’Université Laval luttent activement pour la salarisation de leurs stages. Pour la majorité d’entre eux, la validation de leur cursus passe effectivement par une période de formation. La Confédération des Associations des Étudiants de l’Université Laval (CADEUL) estime que 60 % d’entre eux sont réalisés bénévolement. Or 95 % de ces stages représentent un travail à part entière. Non rémunérés, ces étudiants-là vivent une situation économique difficile : ils doivent continuer à payer leurs frais de scolarité tout en subvenant à leurs besoins essentiels. Stagiaires à temps plein, ils ne peuvent avoir un emploi alimentaire, ni exceller dans leurs études ou prendre soin d’eux.

En amont de la manifestation du 10 novembre au parc de l’Amérique-Française, des organisations étudiantes – comme l’AESS (Association des Étudiants en Sciences Sociales de l’Université Laval), le RESBUL (Regroupement des Étudiants en Sciences Biomédicales de l’Université Laval), ou l’APPUL (Association du Programme de Psychoéducation de l’Université Laval) – soutenues par le SPUL (Syndicat des Professeurs de l’Université Laval) ont mené d’autres actions pour sensibiliser les étudiants à la cause. Au programme : piquetage de cours, création de pancartes, repas en commun, projection du film engagé Carré rouge sur fond noir. Si le gros de la mobilisation est toujours reconduit, de nouvelles actions émergent chaque année. La nouveauté en 2025, ce sont des kiosques de sensibilisation sur tout le campus et une chaîne humaine qui ont enthousiasmé Julianne, coordinatrice aux affaires externes de l’AESS.  Cette dernière s’est largement impliquée dans l’organisation de la grève car, en tant qu’étudiante en criminologie, elle se trouve directement concernée par la situation instable des stagiaires non payés. 

La pieuvre mauve : le symbole de la lutte pour la salarisation des stages.

Toutefois, cette volonté de sensibiliser toujours plus d’étudiants témoigne de la mésinformation qui demeure autour de la revendication.  Pour mieux comprendre les enjeux de la grève, il est essentiel d’établir une distinction entre rémunération et salarisation. Les associations étudiantes qui ont appelé à la grève ont insisté sur le besoin de salariser les stagiaires, autrement dit qu’ils obtiennent les mêmes avantages et protections que n’importe quel salarié. En revanche, une rémunération n’assure pas la même stabilité aux étudiants. Par ailleurs, en prenant notamment la forme de bourses, elle ne reconnaît pas le travail des stagiaires comme une activité de production essentielle : d’après la CASSE (Convergence Autonome et Solidaire pour le Salariat Étudiant), elle les placerait plutôt dans une logique de « charité ou de récompense ».

Ainsi, la non-rémunération de stages s’explique par un mélange de facteurs politiques, institutionnels, économiques et sociaux. Cependant, les réponses gouvernementales sont jugées insuffisantes par les associations étudiantes. Julianne Beaudet insiste : « Les CIUSSS (Centre Intégré Universitaire de Santé et de Services Sociaux) ou la DPJ (Direction de la Protection de la Jeunesse) prennent des stagiaires en criminologie et en travail social, mais ce sont des milieux qui ne peuvent malheureusement pas les rémunérer, et ce n’est pas nécessairement leur faute. Ils n’ont déjà pas beaucoup d’argent pour bien payer leurs propres employés […] C’est plus au niveau du gouvernement, qui devrait insuffler de l’argent pour payer les stagiaires ». 

Lutte féministe

De plus, selon elle, la lutte pour la salarisation des stagiaires s’inscrit plus largement dans une lutte féministe. La majorité des stages sans rémunération concernerait effectivement des secteurs et professions traditionnellement féminines. « Le travail du care, le travail social, c’est-à-dire prendre soin des autres comme l’enseignement ou le soin infirmier, n’étaient pas payés à la base », contrairement donc « aux domaines à majorité masculine, comme en génie, en sciences politiques ou en économie qui, eux, payent leurs stagiaires », précise Julianne. En 2023, d’après la CADEUL, 80 % des stages effectués par des femmes à l’Université Laval n’ont pas été rémunérés contre 50 % pour les hommes. Concernant les professions à majorité féminine, trois fois plus de femmes se verraient imposer des stages non rémunérés en comparaison aux professions à majorité masculine.

D’après les organisations mobilisées, derrière la lutte pour la salarisation des stagiaires, il y a le combat plus large d’une éducation vraiment émancipatrice au service de l’intérêt public qui ne plongerait pas les stagiaires dans l’inconfort financier.