Le virage politique vers l’autonomie numérique s’explique d’abord par un enjeu juridique précis : même lorsque les serveurs se trouvent physiquement au Canada, des données hébergées par des multinationales américaines comme Microsoft, Google ou Amazon peuvent être consultées par les autorités des États‑Unis. Cet accès, permis par le Patriot Act et renforcé par le CLOUD Act, découle du principe que toute entreprise américaine est soumise à la loi américaine, peu importe où elle entrepose l’information.
La question de la souveraineté numérique pour tous les autres pays du monde se pose donc en termes de réaction au protectionnisme états-unien. D’où l’émergence de l’agenda québécois en la matière.
À l’inverse, la Loi 25, chapitre 39 du Québec, inspirée du Règlement général sur la protection des données (RGPD) européen, cherche à instaurer un encadrement juridique plus strict: évaluation obligatoire avant tout transfert de données à l’étranger, transparence accrue et sanctions coûteuses. Il faut aussi rappeler que la protection des données sensibles, qu’elles soient d’origine bancaire, ou qu’elles concernent des dossiers de santé, par exemple, est plus coûteuse à assurer. Le message politique est clair, le Québec veut contrôler non seulement son énergie, mais aussi l’information qui circule sur son territoire.
Pris en otage
La mission du jeune ministère de la Cybersécurité et du Numérique, créé en 2022 sous le règne d’Éric Caire vise toujours à coordonner les actions de l’État dans les domaines de la cybersécurité et du numérique. Bien que le ministre Caire a dû quitter son poste suite au scandale SAAQclic, son successeur, Gilles Bélanger, n’a pas une vision radicalement différente: «Autrefois les entreprises et les gouvernements étaient pris en otage par les technologues. Ces derniers proposaient des solutions fermées. Mon rôle de vigie, ou de conseiller en gouvernance, est de m’assurer que les contrats entre le gouvernement et ses fournisseurs en matière de Technologies de l’Information (TI) ne contiennent pas la petite faille qui peut devenir la crevasse en termes de coût pour le gouvernement ». Le gouvernement compte aussi être source d’inspiration pour les entreprises du secteur privé qui désirent assurer la protection de leurs données numériques, en proposant un modèle de gouvernance .

Selon lui, la province de Québec est un chef de file dans le domaine de la cybersécurité. Les représentants du gouvernement sont entendus à l’OTAN en la matière, et la province fait également office de modèle pour les autres provinces au Canada, pour le numérique et la cybersécurité. Comme le mentionne le ministre Bélanger « les centres de données sensibles sont stratégiquement aussi importants qu’un pont ou un barrage »
Après avoir hésité face à la multiplication des data centers, le gouvernement change de cap. Le Québec veut développer des centres de données pour soutenir l’IA, la cybersécurité et le cloud local, tout en profitant de son hydroélectricité comme levier économique. Le porte-parole d’Hydro-Québec, Cendrix Bouchard, nous confirme que d’ici 2035, Hydro-Québec prévoit un besoin électrique de 1 102 mégawatts comparativement au besoin énergétique actuel de 150 mégawatts. Ces prévisions poussent Hydro-Québec à investir dans sa capacité de production énergétique pour les prochaines années. Hydro‑Québec offre désormais des tarifs adaptés pour attirer les « bons » centres de données — ceux qui soutiennent des activités locales, comme l’intelligence artificielle et la cybersécurité.
Souveraineté des données
Au Québec, la question de la souveraineté numérique se pose notamment à travers celle des données. Bien que la province dispose d’atouts importants, notamment une énergie abondante et relativement propre, ce qui permet d’alimenter les data centers avec une empreinte environnementale plus faible, elle demeure fortement dépendante des plateformes et des services contrôlés par des entreprises étrangères qui fournissent ce service de stockage. Cette dépendance est particulièrement visible dans le cas des centres de données, les installations physiques qui permettent de stocker et de traiter l’information numérique. Même si, en 2025, on en comptait environ 70 sur le territoire québécois, plus de 80 % d’entre eux appartiennent à des entreprises situées hors Québec, selon le site Data Center Map.
À l’échelle canadienne, une grande partie des services numériques repose seulement sur quelques grandes entreprises technologiques mondiales, ce qui limite la capacité des gouvernements à contrôler pleinement leurs données et leurs infrastructures. Pour Jean-Baptiste Martinoli, architecte de logiciels spécialisé en intelligence artificielle, cette dépendance comporte des risques concrets. Il souligne notamment que les données hébergées par des entreprises américaines sont accessibles au gouvernement des États-Unis, ce qui soulève des enjeux majeurs de contrôle et de confidentialité.
« Aujourd’hui, à part les discussions dans la rue, tout est numérique »
— Jean-Baptiste Martinoli

Selon Martinoli, la souveraineté numérique ne peut être atteinte qu’en contrôlant l’ensemble des « couches » technologiques, c’est-à-dire des serveurs jusqu’aux logiciels et qui les alimentant et les font fonctionner. Cela implique notamment de développer des centres de données locaux, mais également des solutions numériques capables d’héberger et de traiter les données directement au Québec. Même si une autonomie totale demeure difficile à atteindre dans un écosystème numérique mondialisé, il estime tout de même qu’un meilleur contrôle des données québécoises est possible, à condition d’en faire une priorité politique et économique.
Des besoins hydriques majeurs
La souveraineté numérique du Québec vise également à développer les initiatives d’entreprises technologiques québécoises afin de renforcer l’autonomie de l’industrie dans la province. Ce renforcement technologique favorise la construction de nouveaux centres de données, mais également au développement d’outils numériques comme l’IA. Plusieurs études soulignent les conséquences environnementales importantes du développement et du maintien de ces centres. En moyenne, l’utilisation annuelle de l’eau des centres de données d’une grandeur moyenne se situe autour de 416 millions de litres par année. Les grands centres de données voués notamment au développement de grands modèles de langage (LLM) de l’IA peuvent nécessiter jusqu’à environ 19 millions de litres d’eau par jour afin d’assurer le refroidissement des processeurs. Ce genre de centres, à l’initiative de grandes multinationales technologiques comme Microsoft, sont actuellement en cours de construction. C’est dire si le développement des technologies génératives de l’IA présente des risques majeurs et sévères pour l’environnement québécois et sa richesse la plus précieuse : l’eau.
La forte quantité d’eau que requièrent ces centres rappelle ce que l’Institut universitaire des Nations Unies pour l’eau, l’environnement et la santé définit comme une « faillite hydrique, […] un état post-crise durable où l’usage et la pollution de l’eau ont dépassé les apports renouvelables » et où les sources naturelles sont endommagées de manière irréversible. Depuis les années 1990, 70% des grands aquifères affichent une baisse à long terme, et ce, sans tenir compte de l’augmentation du nombre de centres de données à venir. Une réalité à laquelle se confronte le Québec et son mythe de l’abondance de son « or bleu » sur son territoire qui, selon Morgan Mouton, professeur adjoint en études urbaines, devra faire faceau développement de modèles de langage de l’IA, grands consommateurs d’eau.
Selon Philippe Gachon, professeur d’hydroclimatologie à l’UQAM et directeur général du Réseau Inondations InterSectoriel du Québec (RIISQ), il est nécessaire de casser le mythe de l’abondance de l’eau au Québec et de se pencher sur une évaluation précise de ces ressources dans les nappes phréatiques et en surface, afin de se préparer aux pénuries d’eau en fonction des besoins.

Pour le professeur Gachon, une mauvaise évaluation des besoins en eau et l’impact de la demande des centres de données rentreront « en conflit d’usage avec d’autres besoins qu’on a, en particulier dans nos plaines inondables ou dans les bassins versants ». Il prend l’exemple des agriculteurs québécois, en 2025, qui devaient irriguer leurs champs. Un phénomène plutôt rare au Québec qui tend à s’accentuer, considérant les faibles précipitations jumelées aux événements climatiques sévères, tels que les canicules, les sécheresses et les feux de forêt. Selon lui, on prélève trop d’eau pour le taux de régénération des sources. Il souligne également que le Québec commence tout juste à faire face à une crise de l’eau, après les nombreux épisodes de pénuries qu’ont connus plusieurs municipalités du Québec, à l’été 2025.
Le quotidien des gens

La province doit également anticiper que l’utilisation croissante des outils numériques et de l’IA générative dans le quotidien des gens nécessitera une plus grande quantité de centres de données et donc plus de ressources et d’énergie. Selon la chercheuse Sophie Toupin, le développement écoresponsable de l’IA pose un paradoxe souvent ignoré par les projets de développement numérique soucieux de l’environnement. Moins une technologie consomme, plus on l’utilise. Autrement dit, même si on règlemente le développement des technologies numériques à venir en s’appuyant sur une exploitation écoresponsable de nos ressources, une grande quantité de ces ressources devra suivre la demande croissante des habitudes quotidiennes et industrielles qui est, dans ce cas-ci, très élevée.
Elle souligne d’ailleurs que malgré un développement effréné de l’IA générative, il y a un grand manque de connaissances sur la réalité du développement numérique et un manque flagrant d’encadrement par des politiques publiques. De plus, il est présentement difficile d’obtenir de l’information sur les données relatives à la consommation de ressources par les multinationales technologiques. Il est donc urgent de développer des politiques publiques capables d’éclairer les ciotyens sur les réalités du développement numérique et, dans un même temps, d’encadrer les multinationales.
Minerais critiques
Actuellement, le développement de processeurs utilisés dans tous les dispositifs numériques et donc les centres de données n’est possible que par l’exploitation des minerais critiques en provenance d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud. Mme Toupin s’indigne sur la réalité des conséquences environnementales de telles extractions et enjoint les pouvoirs publics à « se défaire de ce mythe de l’immatérialité du numérique et d’une technologie qui peut aussi être potentiellement propre ».
Julia Frotey et Morgan Mouton, chercheurs et professeurs adjoints au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), relève de leur côté une autre problématique environnementale relative cette fois aux déchets numériques. La nécessité de remplacer les serveurs et processeurs au sein des centres de données exerce « une pression à la fois en amont sur la production avec l’extraction de minerais, puis en aval sur le traitement de ces déchets-là ». Pour l’instant, ces rebus numériques sont exportés afin de contourner le problème.
Ainsi, la compréhension des conséquences environnementales est actuellement ralentie par l’opacité des entreprises de la Tech’, qui retiennent leurs informations sur les rejets thermiques et la consommation d’eau de leurs serveurs. Sans ces données, il restera difficile d’évaluer l’ampleur des dégâts probables d’un développement aveugle des modèles à venir de l’IA.
L’avis des experts est clairement partagé : il est nécessaire d’établir des politiques qui légifèrent sur le zonage adéquat des centres de données, sur la transparence de la consommation et des rejets thermiques de ces structures, ainsi qu’une réelle réflexion collective sur l’usage des technologies numériques de modèles de langage génératifs. Alors oui, le Québec souhaite embarquer à bord du bateau du développement numérique, mais il doit s’assurer de le faire avec précaution afin de minimiser la facture environnementale sur son territoire.



















