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Service de consommation supervisée : voir l’humain derrière la seringue

14 janvier 2021 - 16:59

Un exemple de kit qui sera fourni aux consommateurs. (Photo crédit : Sébastien Cayer)


Sébastien Agostini-Cayer

Le tout premier Service de Consommation Supervisée (SCS) de la Capitale nationale ouvrira ses portes en février 2021, dans le quartier Saint-Roch.  Alors que les travailleurs communautaires attendaient son implantation depuis plusieurs années, l’augmentation des surdoses liées à la pandémie a permis d’accélérer les démarches. L’acceptabilité sociale d’un tel service et l’humanisation des consommateurs sont parmi les défis auxquels devra faire face le SCS.

La nouvelle clinique ouvrira ses portes dans les locaux actuels de la coopérative de solidarité SABSA, situés à la jonction des quartiers Saint-Sauveur et Saint-Roch, sur la rue Saint-Vallier Est. Les services qu’offrent présentement la SABSA seront  pour leur part déménagés sur la rue de la Couronne. Revendiqué depuis longtemps par l’ADDICQ, qui défend les droits des personnes qui consomment des drogues, le SCS sera aménagé pour offrir 8 cubicules d’injection ou d’inhalation. Le service d’injection, ouvert en collaboration avec le CIUSSS, sera en tout temps chapeauté par une équipe :

« À chaque quart de travail, il y aura une infirmière, un intervenant et un pair aidant. Le poste de pair aidant sera comblé par un individu issu du milieu, qui est un consommateur et qui a démontré de l’intérêt à s’impliquer et assumer des responsabilités. », spécifie Simon Vermette, intervenant psychosocial à la SABSA.

Dès lors de l’ouverture des premières cliniques canadiennes en 2018, grâce à une dérogation de la loi fédérale 56.1 sur les drogues, l’acceptabilité sociale a toujours été au coeur des interrogations. La ville de Québec est d’ailleurs l’une des rares grandes villes au pays à ne pas déjà opérer un SCS.  Le projet a avorté à trois reprises, notamment en raison de la levée de boucliers de citoyens et commerçants à proximité des anciens sites candidats.

« L’acceptabilité sociale ne veut pas dire unanimité », exprime Simon Vermette.

Les différentes inquiétudes et craintes du voisinage seront adressées lors d’assemblées citoyennes auxquelles participera la SABSA. Parmi les appréhensions figurent l’augmentation des consommateurs dans le quartier, les conflits potentiels et les files d’attente devant le SCS. Simon Vermette, ouvert à la discussion et reconnaissant la légitimité des interrogations de certains citoyens, souligne qu’il y a déjà une effervescence nocturne dans le quartier et que les consommateurs y sont déjà présents.

« L’accent sera mis sur l’autorégulation et la médiation. Un intervenant psychosocial sera présent en tout temps s’il y a conflit. Les utilisateurs qui s’injectent présentement dans les cadres de portes ou les toilettes publiques du quartier le feront dorénavant au SCS », ajoute monsieur Vermette.

L’éducation des gens sur un sujet méconnu comme la consommation de drogues injectables et la déconstruction de certains préjugés seront aussi primordiales à une cohabitation saine.

« Certains pensent que nous sommes uniformément des gens qui ne savent pas vivre et qui ont des troubles de comportement, il y a une éducation à faire », renchérit Simon Vermette.

Le premier SCS de la ville de Québec pourra toutefois apprendre de ses homologues montréalais et ajuster certains paramètres avant l’ouverture.

« Si on regarde à Montréal, les gens n’ont pas accepté le service dès l’ouverture, certains usagers potentiels sont réfractaires et ont la crainte que ça ressemble à un CLSC », explique Simon Vermette.

Bien que les cubicules de consommation se doivent d’être aseptisés et uniformisés, l’accueil et la chill room, dans laquelle se rendront les consommateurs après leur injection ou l’inhalation de leur drogue, seront décorés par et pour les usagers, donnant un aspect plus familier à l’endroit.

Le personnel sur place sera formé pour administrer du naloxone en cas de surdose. Le naloxone permet d’inverser temporairement les effets d’une surdose. L’INSPQ a enregistré 191 décès liés à une intoxication aux opioïdes de mars à juin 2020 au Québec. Une augmentation de 51% par rapport à l’année précédente. La qualité de la drogues et l’isolement en temps de Covid sont mis en causes. (Crédit photo: Sébastien Cayer)

Des interrogations au sein du voisinage

Nathalie Jourdain est propriétaire de la boutique de vêtements pour femmes Cœur de Loup, située en proximité immédiate avec la SABSA. Initialement opposée au projet, ses discussions avec différents acteurs impliqués dans le SCS lui ont permis de mieux atténuer certaines de ses craintes, notamment au niveau des rassemblements et des files d’attente devant l’immeuble.

« J’ai changé d’idée trois fois depuis l’annonce. Quand il y a eu l’annonce, j’étais un peu choquée. J’ai été rassurée et après mûre réflexion, j’ai décidé de faire confiance, je suis limite pour maintenant« , explique la propriétaire.

Madame Jourdain comprend les craintes face au projet, mais estime que cela fait partie des réalités du quartier.

« Quand tu décides d’habiter en ville ou d’ouvrir un commerce en ville, il faut que tu sois conscient que ça vient avec une mixité. Ce n’est pas parce que tu es pauvre et que tu as des problèmes de consommation que tu es méchant. Il y beaucoup de jugement et de je-me-moi, mon argent, mes affaires » ajoute madame Jourdain.

L’entrepreneur est d’ailleurs confiante que sa clientèle, qu’elle qualifie d’ouverte d’esprit, se réjouira qu’un tel service soit offert aux consommateurs en situation précaire.

Profiter de l’expérience de Montréal pour agir rapidement

Martin Pagé est le directeur général de l’organisme communautaire Dopamine, situé dans le quartier Hochelaga à Montréal. Ce dernier a pour mission d’accompagner et de soutenir les personnes qui font usage de drogues et a été le deuxième service d’injection supervisée à ouvrir ses portes au pays.  Pour monsieur Pagé, il est incompréhensible que Québec n’ait pas d’ores et déjà son SCS ou qu’au minimum un service temporaire y soit offert.

« C’est scandaleux qu’à Québec il n’y ait pas de salle de consommation aujourd’hui », s’exclame Martin Pagé.

Ce dernier explique que, vu le contexte pandémique, des demandes ont été soumises auprès de Santé Canada pour accélérer les différentes démarches d’organismes voulant offrir un service au pays. Ces demandes d’accélération ayant été acceptées, il stipule qu’en date d’aujourd’hui, Québec pourrait offrir un service.

« La Santé Publique a le pouvoir d’octroyer à un organisme la possibilité d’offrir les services sans exemption officielle. La preuve : la ville de Sherbrooke et Gatineau en ont un », argumente le directeur.

D’autre part, monsieur Pagé souligne que l’humanisation des consommateurs doit passer par l’éducation collective et la valorisation des accomplissements de ces derniers. Les consommateurs de drogues injectables étant encore trop fréquemment marginalisés et discriminés dans le système de santé et celui de justice.

Le dialogue et l’échange d’idées sur un sujet aussi polarisant et tabou que les drogues injectables font maintenant partie d’une discussion collective dans la Capitale nationale. En réponse à une pétition citoyenne contre le projet, une contre pétition favorable au projet a vu le jour.