Le journalisme a toujours tenté d’aller chercher l’intérêt du public avec des titres accrocheurs et des nouvelles chargées d’émotion. C’est ce qu’explique Pierre Duchesne, ancien journaliste chez Radio-Canada et maintenant chargé d’enseignement en communication à l’Université Laval. Ce qui change, selon lui, c’est l’ampleur du phénomène. La révolution numérique accentue des tendances déjà présentes, au point où la frontière entre information et divertissement devient de plus en plus floue. Un constat également partagé par Farnell Morisset, vulgarisateur reconnu de l’information sur le web depuis plusieurs années. Aux yeux de l’info-influenceur, ingénieur et avocat de formation — et qui se présente aux prochaines élections provinciales sous la bannière du PLQ dans Taschereau —, c’est plutôt la question de l’instantanéité qui s’ajoute au problème, enjeu selon lequel les gens ne s’informent pas avec de l’information de qualité, et ce, principalement sur le web.

Pierre Duchesne, chargé d’enseignement en communication à l’Université Laval. Il enseigne entre autres des cours de journalisme (photo : Université Laval).

Cette transformation des habitudes de consommation n’est pas sans conséquences. Pour le public, traiter l’information devient plus complexe. La qualité de l’information est de plus en plus mise en péril par de fausses informations ou par des images générées par l’intelligence artificielle, appelées deep fakes. Et la viralité du web accélère tout.

Le cas de la collision d’un avion d’Air Canada avec un camion de secours, en mars dernier, l’illustre bien. Au cours de ce tragique évènement deux pilotes d’Air Canada meurent. Rapidement, l’identité d’Antoine Forest est révélée par la famille sur les réseaux sociaux. Rapidement, le nom du copilote, Mackenzie Gunther, est à son tour dévoilé, sans toutefois présenter d’image. C’est alors que le web s’enflamme : des images générées par l’IA deviennent rapidement virales. Dans certains montages, c’est même une femme qui apparaît pour représenter le copilote Mackenzie.

L’une des photos générées par l’intelligence artificielle, censée représenter les pilotes morts dans l’écrasement d’un avion d’Air Canada (photo: LaPresse)

En quelques heures, ces images avaient collecté des dizaines de milliers de réactions. Même des médias de masse comme le New York Post sont tombés dans le piège en partageant dans leur cas la photo d’un homme en cravate, générée par l’IA, censée être la victime. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un cas isolé.

 

Vitesse d’opération

Et c’est justement à ce défi que les médias traditionnels font face : des «informations» spectaculaires, frappantes et sensationnelles qui circulent beaucoup plus rapidement qu’un reportage au bulletin de 18 heures. Farnell Morisset le mentionne, sa vitesse d’opération et de publication frustre parfois même les journalistes de médias institutionnels qu’il côtoie. Pour rester compétitifs, ces médias doivent capter l’attention du public tout en conservant leur crédibilité.

Certains, comme Radio-Canada, ont déjà commencé à essayer de trouver des solutions non seulement pour diversifier leur contenu et élargir leur auditoire, mais aussi pour vérifier ce type d’informations erronées, se trouvant sur le web. Or, pour Pierre Duchesne, cela reste un défi de taille . Une étude du Massachusetts Institute of Technology le confirmait déjà il y a 8 ans : les fausses informations se propagent plus rapidement, plus largement et plus profondément que les vraies. Elles suscitent aussi davantage d’émotions fortes, comme la surprise ou l’indignation.

Isabelle Blanchette, professeure titulaire au Département de psychologie à l’Université Laval.

Les émotions ont une grande influence sur notre façon de traiter l’information, selon Isabelle Blanchette, professeure titulaire en psychologie à l’Université Laval. En effet, cet attrait pour le divertissement et les informations qui suscitent l’émotion fait partie de la nature humaine. Elle souligne que ce phénomène s’explique principalement par la psychologie cognitive. 

En revanche, même si une information est factuelle, elle peut tout de même être amplifiée par le sensationnalisme et l’émotion, selon Isabelle Blanchette. Pour M. Duchesne, c’est là que les médias d’information ainsi que les info-influenceurs doivent faire attention : l’information doit rester équilibrée entre le divertissement et les faits. « La réalité est assez spectaculaire, on n’a pas besoin de l’exagérer plus », ajoute-t-il.

Pour Farnell Morissette, le monde de l’information est en transition, il s’agit d’une adaptation culturelle de nos habitudes de consommation de l’information qui se modifient. Pour lui, les solutions aux fausses nouvelles, au sensationnalisme et à l’instantanéité sont collectives et non individuelles. En rebâtissant, par exemple, notre esprit critique. Un point sur lequel s’entendent Pierre Duchesne et Isabelle Blanchette : cet esprit critique existe déjà, et il ne faut pas le sous-estimer. L’une des façons de le forger passe par l’éducation à l’information

« Notre pensée critique ne disparaît pas parce que les réseaux sociaux existent »

Isabelle Blanchette

En effet, il existe déjà des « cliniques » dispensées aux jeunes du primaire. Il s’agit d’ateliers d’apprentissage sur l’information qui consistent entre autres, à connaître les bonnes pratiques à observer quand on voit des informations sur Internet. Le média indépendant à but non lucratif Science Presse est l’une de ces organisations offrant ce genre de service. Selon l’ancien journaliste, tant que le programme éducatif est adapté à la modernité, la société sera en mesure de bien armer et d’outiller les nouvelles générations face à ce genre de phénomène.