Exemplaire : Média-école des étudiants en journalisme

Média-école des étudiants en journalisme

Pour survivre, les cabanes à sucre s’invitent à la maison

1 avril 2021 - 12:25

"Je me suis fait refuser des demandes de subventions durant tout l'été" - affirme Richard Lessard, propriétaire de l'érablière Lac Beauport. Crédit photo : Sébastien Cayer


Sébastien Agostini-Cayer, William Paquet, Katy Desjardins

Selon le nouveau bilan de santé des petites et moyennes entreprises (PME) de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), 20% des PME canadiennes pourraient disparaitre d’ici la fin de la pandémie, soit plus de 180 000 entreprises. Parmi les plus touchées au Québec figurent l’un des fleurons du patrimoine québécois : les cabanes à sucre. Face à ce constat alarmant, le projet de solidarité Ma cabane à la maison offre désormais la possibilité aux québécois de commander en ligne des repas traditionnels du temps des sucres.

Avec une deuxième saison des sucres annulée, les cabanes à sucre ont sans équivoque été parmi les plus affectés financièrement par la pandémie de Covid-19. Pour Stéphanie Laurin, initiatrice du projet Ma cabane à la maison, la situation financière des cabanes de la province nécessitait un projet d’entraide pour éviter l’hécatombe dans ses rangs :

« Sur les 200 cabanes à sucre du Québec, il y en a une quarantaine qui sont déjà tombées au combat et la même quantité qui sont à vendre ». – Stéphanie Laurin

Une partie de la problématique provient du fait que beaucoup de programmes d’aide gouvernementale spécifiques à la Covid-19 n’étaient pas adaptés aux cabanes à sucre. Ces dernières ne se qualifient pas pour l’aide au loyer (SUCL) ni pour la subvention salariale (SSUC) puisqu’elles remboursent des hypothèques au lieu de payer des loyers commerciaux de location et que leurs employés sont saisonniers. De plus, la variété des opérations des cabanes à sucre les disqualifient de beaucoup de programmes ajoute la responsable du projet :

« Nous ne sommes pas considérés comme un restaurant, ni comme une salle de spectacle, ni comme un lieu touristique, ni comme agriculteur. On tombe entre deux chaises. » – Stéphanie Laurin.

L’initiative Ma cabane à la maison a donc été créée pour permettre aux cabanes du Québec de garder la tête hors de l’eau explique Madame Laurin. Son principe est simple : offrir les plaisirs gourmets d’une sortie en famille à la cabane, mais à déguster à la maison. Le site www.macabanealamaison.com permet de sélectionner parmi les menus de 70 cabanes situées à proximité qui participent à l’initiative et d’y commander une boite gourmande. Le contenu de ces dernières varie d’une cabane à l’autre et il est possible de récupérer sa commande sur place ou dans les Métros du Québec.

« Métro s’implique bénévolement dans le projet depuis le début. Sans eux Ma cabane à la maison ne serait pas un aussi gros succès ». – Stéphanie Laurin

Les commandes ont débuté lundi le 22 février et le site www.macabanealamaison.com a reçu près de 500 000 visites en quelques jours, selon madame Laurin.

Un changement de zone qui arrive trop tard

L’érablière du Lac Beauport compte parmi les cabanes à sucre de la Capitale-Nationale qui participent à l’initiative Ma cabane à la maison. Les revenus qui en découleront seront les seuls qu’encaissera l’érablière pour cette saison des sucres. Pour une cabane à sucre qui, aux dires du propriétaire, génère 98% de ses revenus de sa salle à manger, l’opportunité est salvatrice pour l’entreprise familiale.

« Les frontières sont fermées, il n’y a plus de touristes et les repas en salles on n’en fait plus. Dans la dernière année, j’ai dû canceller les étudiants, la clientèle européenne, les bateaux de croisières, les partys de Noël, les clubs sociaux, les Pee Wee du carnaval… » – Richard Lessard

L’entrepreneur a été confronté à une réalité que beaucoup d’autres entreprises ont vécue au cours de la dernière année lorsqu’est venu le temps d’embaucher de l’aide : « il y en a plusieurs (travailleurs saisonniers) qui ne reviennent pas, ils perçoivent la PCU ». Cela n’empêche tout de même pas monsieur Lessard d’avoir un objectif ambitieux de ventes de boites gourmandes pour la saison :

« Je veux en vendre 5000, j’ai tout ce qu’il faut. » -Richard Lessard

La passation de la Capitale nationale en zone orange le 8 mars dernier ne changera pas le plan d’affaire de monsieur Lessard : cette saison, pour lui, c’est Ma cabane à la maison. Le délai trop court entre le changement entre les deux paliers et la logistique chronophage de la préparation d’une saison des sucres incertaine n’en valaient pas la chandelle, estime-t-il.

« Si ça rouvre, nous on ne rouvre pas, on est trop investi dans le takeout, et avec les restrictions qu’ils imposent ça ne serait pas payant. » – Richard Lessard

Les érables de l’érablière du Lac Beauport n’ont pas été entaillés cette année.
Crédit photo : Sébastien Cayer

Un projet innovant, mais un soutien insuffisant du gouvernement

La FCEI a récemment publié un communiqué de presse saluant l’initiative Ma cabane à la maison et encourageant les Québécois à acheter local dans le cadre de sa campagne #JechoisisPME, afin de supporter les cabanes à sucre. Selon Francis Bérubé, analyste principal des politiques à la FCEI, des mesures pour soutenir spécifiquement les cabanes à sucre ont récemment été annoncées par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation ainsi que par le ministère du Tourisme. Ces mesures visent essentiellement le financement des inventaires de sirop d’érables invendus et le prolongement de la période durant laquelle les cabanes à sucre pourront servir des repas, dans la mesure où le contexte sanitaire le permet.

« Il y a eu beaucoup de questions à l’Assemblée nationale spécifiquement sur les cabanes à sucre qui n’avaient pas accès à l’aide. La pression financière est énorme sur les entrepreneurs, il y a une limite à l’endettement et il faut aussi prendre en considération l’aspect humain, la détresse psychologique de certains. » – Francis Bérubé

La FCEI juge toutefois ces programmes insuffisants pour épauler convenablement l’industrie acéricole et souhaiterait voir le gouvernement mieux adapter ses programmes à la réalité des cabanes à sucre.

« Si les programmes du gouvernement du Québec étaient plus souples et mieux adaptés à la réalité entrepreneuriale de nos cabanes à sucre, on pourrait assurer la pérennité de ces dernières. Les programmes devraient être conséquents avec les pertes. » – Francis Bérubé