Plusieurs facteurs influencent la hausse du masculinisme chez les jeunes : l’accès précoce aux réseaux sociaux — notamment Instagram et TikTok, parmi les plus populaires — l’instantanéité de ces plateformes qui permettent une diffusion rapide de l’information et qui amplifie l’exposition des jeunes à ce contenu et la multiplication des balados à vocation masculiniste. En somme, les jeunes sont confrontés, à une vitesse fulgurante, à des messages non censurés qui peuvent influencer leurs perceptions et leurs comportements. Vous ne voyez pas très bien de quoi on parle ? Regardez ce qui suit.
La candidate au doctorat en communication à l’Université du Québec à Montréal, Océane Corbin, désigne le masculinisme comme étant un mouvement social, car il constitue une réaction au féminisme et vise à tenter de rétablir une identité masculine qui valorise la force la violence, la hiérarchie et la domination dans un système rationnel. La dernière campagne de prévention contre la hausse du masculinisme chez les jeunes, mené par l’organisme On s’écoute, révèle que «34% des élèves montréalais adhéreraient à un discours masculiniste et que 75 % des jeunes de 15 à 25 ans souscrivent à un discours qui remet en question la crédibilité des victimes d’agressions sexuelles.»
Comprendre le phénomène
Ces dernières années, plusieurs plateformes ont produit des séries, des documentaires et des enquêtes qui visaient à comprendre le phénomène, mais également à sensibiliser leurs publics à ce phénomène. Adolescence, Mea Culpa, Louis Theroux: inside the manosphere… ne sont que quelques exemples des multiples contenus audiovisuels disponibles qui, malgré leurs bonnes intentions, provoquent des effets plus négatifs que positifs. Le consensus des expertes sur ce point est unanime.

Par exemple, Océane Corbin déplore que, malgré le bien-fondé de la série Adolescence, celle-ci soit sensationnaliste et jette un voile sur un second problème: « cette série invisibilise totalement la victime. La petite Kellie (la victime), on n’en entend jamais parler, on la voit à peine. » Même sentiment en ce qui concerne le documentaire Louis Theroux: inside the manosphere qui ne déconstruit pas les propos des personnes questionnées. Le journaliste ne recadre presque jamais ce qui est dit, ce qui constitue pour les groupes masculinistes, une occasion d’attirer davantage de curieux. Pour éviter de valoriser ces propos et créer de réels documentaires, Océane pense que les réalisateurs devraient davantage se pencher sur l’impact vécu par les victimes.
« Les jeunes ne sont pas des masculinistes en devenir du tout du tout. »
— Maude Michaud

Pour Maude Michaud, formatrice chez Sexplique, l’adhérence à des propos masculinisme chez les jeunes révèle autre chose. Elle considère également qu’il pourrait y avoir un impact négatif sur la perception du public sur les adolescents. Elle encourage les adultes confrontés à ce genre de situation à prendre le temps de mieux comprendre d’où vient ce genre de propos et de voir comment le besoin derrière ces pensées pourrait être répondu autrement. Selon elle, travailler sur ce qui crée cet intérêt plutôt que sur le masculinisme en soi aiderait grandement à lutter contre ce fléau.
Davantage de féminicides
Comme plusieurs autres experts, Océane Corbin associe la hausse du féminisme à une présence grandissante de violence sexuelle chez les 14-15 ans. On note également davantage de féminicides au Québec (neuf depuis le début de l’année 2026). Les centres d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale sont à pleine capacité et des personnalités publiques féminines reçoivent des menaces de mort et de viol constamment. La montée des groupes incels — INvoluntary CELibate — contribue également à faire progresser cette haine envers les femmes. En 2020, 28,8 millions de publications sur Reddit et autres forums comportaient des propos misogynes, selon cette étude de 2021 qui analyse l’évolution de la manosphère.
« Les premières victimes de la hausse du masculinisme, ce sont les femmes. »
— Océane Corbin
Toujours selon la doctorante, il y aurait eu, entre 2017 et 2018, une augmentation de la présence d’individu sur des forums visant à parler et admirer les auteurs de tuerie, comme la polytechnique du 6 décembre 1989. Depuis le confinement sanitaire de 2021, les communautés masculinistes ont pris de plus en plus de place. En effet, une autre étude scientifique menée en 2023 en Italie est arrivée à identifier une communauté de plus de 21000 utilisateurs inscrits sur un forum masculiniste qui drainait plus de 7700 visites mensuelles.
Aucune loi
Maude Michaud réalise de nombreuses conférences dans les écoles afin de faire de la sensibilisation auprès des élèves et enseignants. La campagne On s’écoute a pour objectif à accomplir la même chose, via les réseaux sociaux.
Crée par Ange-Laurence Brassard,
Bien que ces programmes et ces campagnes de sensibilisation ne manquent pas à l’appel, les gouvernements du Québec et du Canada n’ont pas à ce jour initié la moindre loi visant à contrer les propos masculinistes et à réduire la violence envers les victimes.
Les intervenants et spécialistes que nous avons rencontrés s’entendent pour dire qu’il y a une inaction de la part de l’État et de la société en général. Lydia Bigelow, coordonnatrice de la compagne On s’écoute, indique que le Québec et le Canada ne disposent pas de recherches assez avancées qui permettent de mieux comprendre le phénomène. Malgré son expansion dans les deux dernières années, on « tire un peu de la patte », déplore-t-elle.
Pour Maude Michaud, la première étape est d’avoir une réflexion individuelle sur nos comportements. Elle ajoute cependant que le gouvernement devrait et pourrait faire mieux. Pour contrer l’influence du masculinisme, les expertes estiment qu’il faudrait adapter l’école afin qu’elle offre un espace de dialogue, plutôt que de nourrir la confrontation. La campagne On s’écoute propose d’ailleurs des programmes de sensibilisation dès le primaire et mise sur un atelier conçu spécifiquement pour aborder le masculinisme et les violences sexuelles avec les étudiants. Océane Corbin, insiste elle aussi sur l’importance d’adopter une approche empathique et non conflictuelle. Elle estime cependant que, bien que nous n’en fassions pas assez, nous en faisons plus que les autres. Comme Maude Michaud, elle suggère de comprendre ce qui attire les jeunes dans des discours masculinistes.
L’inquiétude est palpable, mais les expertes veulent rester optimistes : des actions concrètes seront mises en place, tant par les instances gouvernementales, que par les citoyens. «Un pas à la fois. Il y a eu de grands changements de société dans le passé. Je pense qu’on est capable.» souligne Maude Michaud.





















