Un esprit sain dans un corps sain, sans régime ni calcul ni sport à outrance. Une idée qui paraît aussi surprenante qu’une poutine sans frites ! Pas pour Karine Gravel, diététiste-nutritionniste, qui nourrit la méthode d’une alimentation intuitive.
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L’alimentation intuitive n’est pas seulement une réponse à une indigestion de régimes. Une approche positive de l’alimentation et bienveillante envers son corps peut s’appliquer à d’autres objectifs que la perte de poids, cela même dans le cadre des diètes spécifiques.
Élise Carbonneau, chercheuse à l’Institut sur la Nutrition et les Aliments Fonctionnels (INAF) de l’Université Laval et au centre Nutrition Santé et Société (NUTRISS) mène actuellement une recherche sur le potentiel et la viabilité de l’alimentation intuitive chez les sportifs de haut niveau. Contrairement à l’imaginaire collectif, performer ne veut pas dire tout calculer. Il est possible de suivre une alimentation intuitive même avec des horaires d’entraînement rigides, la pression de la performance, le regard des entraîneurs, l’idéal corporel et, en prime, les contraintes financières — les athlètes étudiants du Rouge et Or qu’étudie Élise Carboneau — sont autant de facteurs qui peuvent les éloigner de l’écoute de leur corps de leurs sensations.
Loin d’être incompatible, une telle attention se révèle au contraire bénéfique dans un quotidien extrêmement normé : « le fait d’être intuitif quand on est athlète, c’est très protecteur parce que beaucoup d’athlètes sont plus à risque de développer des troubles des conduites alimentaires ». Néanmoins, cela ne veut pas dire que l’intuition se substitue entièrement aux connaissances nutritionnelles. Par exemple, « si l’intuition n’aurait pas suggéré de prendre une collation après l’entraînement, il y a les connaissances pour le faire. Ensuite, l’intuition c’est d’être attentif aux signaux de son corps […] et de réaliser que les journées où le sportif prend une collation après son premier entraînement il se sent mieux pour son deuxième contrairement aux journées où il a oublié ». Manger intuitivement ne veut pas dire n’écouter que son ventre, mais replacer son savoir dans une logique d’expérimentation personnelle et ajuster son intuition.
« Un des grands principes : essaie ce qui convient à ton corps. » — Élise Carbonneau.
La compatibilité de l’alimentation intuitive avec une diète spécifique dépend donc essentiellement des motivations qui la sous-tendent. Écoute-t-on encore ses envies quand on choisit d’exclure des aliments ? Karine Gravel insiste sur l’importance de distinguer restriction et valeurs personnelles. « Ce qui est important, c’est de se demander pourquoi on fait les choses » précise-t-elle à propos de la motivation initiale de devenir végétarien ou végan, par exemple. Même vigilance du côté de la chercheuse Élise Carbonneau : « il y a beaucoup de troubles alimentaires qui se camouflent chez quelqu’un qui devient tout à coup végan ou végétarien et qui décide de couper beaucoup d’aliments. » Néanmoins, « par valeur pour l’environnement ou pour le bien-être animal, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas être intuitif » poursuit-elle. Seulement, l’intuition seule ne suffit pas, certaines connaissances demeurent indispensables, comme, dans ce cas, un apport complémentaire en vitamine B12.

La question de manger intuitivement se pose aussi quand les règles alimentaires adoptées résultent moins d’un choix que d’une obligation de santé. Karine Gravel a justement l’habitude de traiter des personnes atteintes de maladies chroniques. Pour elle, l’alimentation intuitive n’empêche pas de suivre des prescriptions médicales tout en se faisant plaisir et en respectant son corps. La clé, c’est la flexibilité. Par exemple, dans le cadre de l’hypertension, la nutritionniste insiste sur le principe de « découvrir le plaisir de manger, s’attarder sur les caractéristiques sensorielles des aliments […] s’adapter en découvrant les fines herbes, des assaisonnements sans sodium, plutôt que simplement enlever le sel et trouver que ça ne goûte plus rien ».
Au final, « peu importe notre état de santé, nos contraintes physiques et éthiques, c’est toujours à notre avantage d’écouter notre faim, notre rassasiement, de prendre le temps de déguster », conclut-elle. De fait, manger intuitivement ne signifie pas manger sans règles mais laisser place aux sensations et à la satisfaction sans privation ni culpabilité.
Pressions et influences sociétales
Si les expertes s’accordent sur le fait que l’alimentation intuitive est adaptable à chaque profil du moment que l’écoute des sensations s’accompagne d’un minimum de connaissances, elles reconnaissent que l’approche peut entrer en conflit avec les multiples pressions et influences sociétales. Là encore, les témoignages que nous avons recueillis — ci-dessous — indiquent que cela dépend des cas : certains âges, genres, statuts ou cultures y sont plus sensibles que d’autres.
Dans ce contexte social global très normé, « la culture des diètes est le principal obstacle à l’alimentation intuitive. Elle est venue éloigner les gens de leur intuition, de leurs envies alimentaires, de leurs signaux corporels » explique Élise Carbonneau. « En 2022, les revenus [de l’industrie de la minceur] dépassaient les 300 milliards de dollars dans le monde, et une grande partie en Amérique du Nord » rappelle Karine Gravel.
En Amérique du Nord, on connaît d’autres facteurs aggravants. « C’était surprenant » se confie une cliente interrogée au McDo, à propos de l’instauration de l’affichage nutritionnel dans des restaurants rapides. Elle ne se doutait pas du poids que ses habituels nuggets ajoutaient sur sa balance…

Que ce soit l’étiquetage nutritionnel, l’influence des réseaux sociaux ou du marketing, la surabondance d’informations ne facilite donc pas les choix intuitifs. Alice Boivin, nutritionniste et en maîtrise à l’Université Laval, souligne l’effet des réseaux sociaux : « avant, le magazine, on pouvait le fermer. Mais le téléphone, on l’a toujours avec nous. Avec les notifications et les algorithmes, on revient toujours sur les réseaux et au même contenu ». Même des mesures présentées comme sanitaires peuvent ne pas avoir l’effet escompté. « L’affichage des calories, c’est quelque chose qui peut être nuisible pour des comportements d’alimentation intuitive, surtout quand l’information est présentée sans qu’on l’ait demandée ». Inutile dans certains cas, elle peut au contraire alimenter les troubles du comportement alimentaires (TCA). Les clients interrogés dans les restaurants rapides font ressortir que les jeunes et les femmes sont plus facilement influençables. et les femmes semblent être plus influençables.
Néanmoins, parmi tous ces témoignages, la contrainte financière demeure l’un des principaux obstacles à l’alimentation intuitive. Raison pour laquelle il faut à nouveau faire preuve de flexibilité dans sa pratique : elle doit rester faisable et privilégier les apports nutritionnels et la satisfaction plutôt que le principe de la permission inconditionnelle de manger.
Alors, peut-on donc vraiment manger intuitivement aujourd’hui ? Nos expertes ne tranchent pas, mais s’accordent sur une réponse nuancée. L’alimentation intuitive n’est pas une perfection à atteindre. C’est une décision personnelle et… à personnaliser ! Dans une société ultra-normative, les obstacles sont nombreux. L’alimentation intuitive ne supprime pas les contraintes mais change en tout cas le rapport avec elles : moins de règles, plus de conscience et surtout de bienveillance envers son corps.





















