L’un des principaux reproches du public envers les médias traditionnels est la difficulté de faire la différence entre les genres journalistiques, par exemple, ce qui distingue un contenu informatif de l’opinion. Des propos qu’on retrouve chez les jeunes que nous avons rencontrés.
Et c’est d’ailleurs ce que le Digital News Report 2025 (DNR), une étude internationale sur les habitudes d’information du public menée par le Reuters Institute for the Study of Journalism de l’Université d’Oxford, met en évidence : un virage important des manières de s’informer, préférant les réseaux sociaux et la vidéo verticale (VV), surtout chez les jeunes, aux formats traditionnels de l’actualité.
En effet, en 2025, 44 % des 18 à 24 ans affirment que ces plateformes numériques sont leur principale source d’information et qu’ils délaissent complètement les sites web des médias traditionnels ainsi que la télévision. Il s’agit d’une nette augmentation depuis la première édition du DNR en 2016, alors que ce chiffre s’élevait à 28 %.
Dans la section du Digital News Report 2025 qui examine ce que les médias pourraient envisager pour accroître la confiance du public, il est proposé de faire un étiquetage beaucoup plus clair et rigoureux des produits journalistiques. Mais Colette Brin souligne que cette confusion entre les différents genres n’est pas un problème exclusif aux jeunes, car « la plupart des gens ont du mal à distinguer ce qui est un fait, ce qui est une opinion. C’est de plus en plus difficile aussi dans l’environnement numérique quand tout est un peu mélangé ». Elle souligne également que certains genres journalistiques attirent davantage les jeunes, notamment la vulgarisation. C’est une porte d’entrée qu’utilisent fréquemment les créateurs de contenus qui se concentrent sur l’explication plutôt que sur la collecte.

La transformation des pratiques informationnelles s’accompagne également d’un changement dans la confiance que les jeunes accordent aux médias traditionnels. La directrice du Centre d’études sur les médias (CEM), Colette Brin, explique que les jeunes développent une forme d’heuristique de crédibilité qui consiste à évaluer la fiabilité d’un contenu plus vraiment par les normes journalistiques traditionnelles, mais par les caractéristiques des plateformes numériques qui hiérarchisent ce même contenu : le nombre de likes, de commentaires, etc.
Par « caractéristiques technologiques », Mme Brin note des éléments faisant référence à l’expérience même de l’utilisation des plateformes, notamment la navigabilité, l’« agency », soit la possibilité d’interagir activement avec les contenus, mais surtout le format : « La vidéo verticale devient un peu le format de référence. ». C’est un modèle de présentation d’information que les jeunes ont l’habitude d’utiliser et qui se transforme en « raccourci de crédibilité », qui s’appuie davantage sur des indices que sur des critères journalistiques classiques pour juger de la fiabilité d’un contenu. L’interactivité avec l’information — commentaires et réactions — agit comme un indicateur de la qualité perçue.
« Les jeunes tendent à associer la crédibilité à des caractéristiques qui sont plus technologiques que journalistiques »
— Colette Brin

Davide Gentile, journaliste aux affaires publiques à Radio-Canada, admet que les nouveaux formats influencent sa pratique. Maintenant, il produit lui aussi des vidéos verticales adaptées aux formats TikTok. Il remarque à quel point ces sujets sont réécoutés et circulent parfois pendant plusieurs mois. L’une des vidéos récentes qu’il a publiées sur l’état des routes au Québec a notamment généré environ 500000 vues, ce qui s’approche des cotes d’écoute de la télévision traditionnelle avec tous les bulletins régionaux à RDI. Il précise toutefois que ces vidéos n’ont pas toutes cette visibilité et font plutôt en moyenne entre 50 000 et 150 000 vues.
M. Gentile pense qu’il est important pour les médias de s’adapter, afin de trouver une façon de rejoindre la population qui ne regarde pas la télévision, parce que « le plus grand de tous les périls là, c’est que les gens ne nous écoutent pas pantoute ». Mais le journaliste observe une mise en garde : bien que les médias traditionnels doivent se réinventer pour rejoindre leur audience, il y a le risque de troubler le public qui doit savoir qui produit du contenu sérieux et qui émet de l’opinion.
Davide Gentile pense que ce qui va différencier le journalisme traditionnel du type influenceur à l’avenir, c’est « la manière de récolter l’information, c’est ça qui va nous distinguer… ça va être, au contraire, d’aller de plus en plus vers le journalisme d’enquête, le journalisme de données, le journalisme de fond ».
Prédominance de l’opinion
Colette Brin note aussi une prédominance de l’opinion dans la création de contenu sur les réseaux sociaux où les usagers ont tendance à privilégier le divertissement. M. Gentile observe lui aussi cette tendance et reconnaît que l’opinion suscite davantage l’attention et l’engagement.
Pour aider les jeunes à développer un meilleur jugement critique et rétablir leur lien de confiance avec l’information, Colette Brin identifie l’éducation aux médias comme une priorité. Elle a d’ailleurs collaboré avec le Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information (CQÉMI) pour concevoir un jeu éducatif destiné aux élèves. Elle souligne également que les médias traditionnels doivent s’adapter à la nouvelle génération en misant sur la vulgarisation et en l’intégrant comme relève dans les salles de nouvelles.
Même son de cloche pour Davide Gentile qui identifie l’éducation comme la seule véritable solution à long terme, mais il parle plus précisément d’une « éducation populaire » dotée de rigueur intellectuelle et qui ne doit pas s’arrêter aux écoles : « il faut que les parents et les entreprises valorisent également le travail médiatique et démocratique », conclut-il.





















