Les militants du NPD auraient pu choisir de poursuivre une approche plus pragmatique avec Heather McPherson, la seule députée élue du NPD qui s’est lancée dans la course à la chefferie. Principale rivale d’Avi Lewis, elle a terminé deuxième à l’issue du scrutin, avec un score 29 %. Le parti tourne donc la page sur un pragmatisme privilégié depuis le milieu des années 2000, alors qu’il se trouve dans les bas-fonds avec seulement 10% d’appuis dans la population canadienne.

Ce pragmatisme cherchait à délaisser certaines des politiques les plus radicales du parti et qui pouvaient repousser l’électeur moyen. Cette approche a été mobilisée par les anciens chefs Jack Layton et Thomas Mulcair pour convaincre les Canadiens que le NPD était une alternative progressiste et crédible face aux libéraux et aux conservateurs. Le but étant de donner une chance au parti de former le gouvernement. Malgré certains succès électoraux – dont la vague orange de 2011 au Québec –, ce positionnement n’a jamais permis au NPD de remporter une élection et d’ainsi renverser l’alternance au pouvoir du Parti libéral et du Parti conservateur.

Marc André Bodet est professeur en science politique à l’Université Laval (photo : Faculté des sciences sociales / Université Laval).

Incapables de voir leur parti accéder au pouvoir, certains militants ont cru qu’il était temps que le NPD abandonne cette ambition et qu’il revienne à ses principes d’origine. Avi Lewis est apparu comme le candidat idéal pour rompre avec le pragmatisme, notamment celui de Thomas Mulcair. Il n’y est pas allé de main morte : « J’ai beaucoup de conseillers et je n’ai pas besoin des […] opinions de Thomas Mulcair », avait-il répondu, en réaction à une chronique dans laquelle l’ancien chef soulignait que le NPD devrait se concentrer à élargir son électorat.

« Sur le plan économique, le NPD se rapproche d’un socialisme classique avec Avi Lewis, puisqu’il propose des interventions par la nationalisation et par des réglementations fortes. […] Il a un programme plus campé à gauche que ce que proposaient Jagmeet Singh, Thomas Mulcair et Jack Layton », explique le professeur en science politique à l’Université Laval, Marc André Bodet.

« Le NPD est un animal politique intéressant, puisqu’il a une longue histoire et que la plupart des tiers partis au Canada finissent par disparaître », précise Marc André Bodet. Ce n’est pas le cas du NPD, dont les origines remontent à 1933 avec la création de son ancêtre, la Fédération du Commonwealth coopératif (FCC). Cette ligne du temps présente l’histoire de ce parti qui n’a jamais pris le pouvoir, mais qui s’est toujours maintenu jusqu’à aujourd’hui (infographie réalisée par Henri Paquette / L’Exemplaire, avec les informations de L’Encyclopédie canadienne). Agrandissez l’infographie en cliquant en bas à droite pour lire les détails.

Carla Beck est la cheffe du NPD de la Saskatchewan (photo : Heywood Yu / La Presse canadienne).

Dans sa plateforme, le chef néo-démocrate propose un impôt sur les grandes fortunes, de créer un système de prestataires publics pour gérer certaines épiceries, la téléphonie et l’internet, et de mettre en œuvre une entreprise publique de construction de maisons qui échapperait au marché.

Il se démarque aussi de ses prédécesseurs par sa plateforme environnementale et industrielle qui vise carrément à mettre fin à l’exploitation d’énergies fossiles au pays. Une position qui lui a valu les foudres des chefs néo-démocrates de l’Alberta et de la Sakastchewan, qui comptent sur l’appui de bien des travailleurs de cette industrie pour se faire élire. « Les positions que vous [Avi Lewis] avez adoptées en matière d’exploitation des ressources naturelles sont idéologiques et irréalistes », a écrit la cheffe du NPD de la Saskatchewan, Carla Beck, dans une lettre envoyée au NPD fédéral. 

Raymond Côté est l’ex-député fédéral du NPD dans Beauport-Limoilou (2011-2015) et est représentant de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches au Conseil d’administration de la section québécoise du NPD (photo : Magenta Photo Saint-Roch).

Cela ne signifie pas pour autant que l’aile plus pragmatique s’oppose à Avi Lewis. Pour Raymond Côté, ex-député néo-démocrate de Beauport-Limoilou et militant encore actif au NPD, les idées du nouveau chef ne font que s’inscrire dans un courant qui a toujours été présent au NPD. « Je ne considère pas qu’il y a un virage radical avec l’élection d’Avi Lewis. C’est un alignement avec les valeurs du parti, qui s’affirme maintenant plus franchement », dit l’ex-député qui a pourtant appuyé Heather McPherson lors de la course, convaincu qu’elle était la mieux placée pour amener le NPD à former le prochain gouvernement.

« Durant 22 ans d’implication, j’ai connu de près les aspirations des membres. Des résolutions sur la nationalisation de différents secteurs de l’économie sont souvent passées. Avi Lewis est donc vraiment en harmonie avec ce que pensent une bonne partie des membres et, en ce sens, il innove en répondant directement à leurs aspirations », remarque Raymond Côté, qui était présent au congrès de Winnipeg en mars dernier.

« Ce n’est pas la première fois qu’on nous traite de communistes. » — Raymond Côté

L’ex-député ne cache toutefois pas sa désolation devant la tentative d’Avi Lewis d’occulter l’héritage de l’ancien chef du NPD, Thomas Mulcair. Raymond Côté estime beaucoup l’ancien chef en raison de son rôle clé dans la réalisation de la vague orange au Québec. Il voit en Thomas Mulcair un « progressiste » qui a beaucoup œuvré pour le parti, même s’il a été ministre dans le gouvernement libéral de Jean Charest avant de faire le saut au NPD.

Populisme de gauche

Il n’en demeure pas moins que certains militants du parti s’inquiètent du virage populiste. « Je ne sais pas si je vais renouveler ma carte de membre », a avoué à Radio-Canada une militante du camp McPherson, qui doute que ce « populisme de gauche » dont Avi Lewis se réclame ouvertement puisse réellement rallier plus d’électeurs.

Bruce McKenna est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal. Sa thèse porte sur l’histoire du NPD en Colombie-Britannique (photo : Bruce McKenna / LinkedIn).

Cette idée que le NPD « s’automarginalise » parce qu’il entreprend un virage à gauche ne convainc pas Bruce McKenna, doctorant en science politique. Il cite des exemples à travers le monde qui montrent que le NPD aurait en fait des chances de croître avec son nouveau chef. « Zohran Mamdani [associé au populisme de gauche aux États-Unis] a fait campagne avec la même proposition d’épiceries publiques et il a remporté la mairie de New York. D’ailleurs, il semble très populaire en ce moment », mentionne celui qui rédige sa thèse sur l’histoire du NPD en Colombie-Britannique.

Quant à l’étiquette de populiste accolée à Avi Lewis, Marc André Bodet pense qu’il faut nuancer cette affirmation. « Évidemment qu’il mobilise des sujets comme la défense du peuple et des travailleurs contre les entreprises et la mondialisation. Mais pour moi, jusqu’à maintenant, il ne verse pas dans le populisme, car il ne remet pas en question les institutions et il n’est pas agressif. Il adopte plutôt un socialisme démocratique campé à gauche », suggère le politologue.

Autrement dit, le chef néo-démocrate s’approprierait certaines caractéristiques du populisme, sans nécessairement se radicaliser. Le style d’Avi Lewis témoigne de cet exercice d’équilibrisme, comme nous le décortiquons dans ce résumé des moments forts de son discours de victoire, lors du congrès de Winnipeg en mars dernier.

 

Pour autant, si radicalisation il y a, certains pensent qu’elle vient plutôt de la base militante du parti, comme on a pu le voir sur le mode de prise de parole, lors du congrès. Initialement mises en œuvre pour lutter contre la discrimination de genre, des « cartes d’équité » jaunes visaient à attribuer des tours de paroles en alternance avec d’autres personnes « non discriminées ». Mais lesdites cartes jaunes étaient trop exclusives selon certains délégués du parti. Ces derniers ont alors instauré un système parallèle de cartes avec des couleurs différentes afin de représenter d’autres catégories de discrimination, comme l’origine ethnique et le handicap. La controverse sur les médias sociaux ne s’est pas fait attendre, pas plus que les commentateurs politiques, en particulier conservateurs, à l’instar de Amy Hamm au National Post ou cet article du Toronto Sun.

Jérémy Gabriel a été un militant du NPD de 2011 à 2021. Maintenant, il milite au Bloc québécois, au Parti québécois et pour l’indépendance du Québec (photo : Marie-Josée Boisvert).

« Presque un culte »

Pour Jérémy Gabriel, la notion de « culte » résumerait bien l’esprit du système de cartes d’équité. « Ce fonctionnement existait déjà il y a 4 ou 5 ans, mais c’est rendu pire et ça continue dans la lignée […] d’un ultra-progressisme », explique l’ex-militant du NPD, aujourd’hui indépendantiste, militant au Bloc québécois et au Parti québécois.

Après une décennie de militantisme, il a claqué la porte du NPD en 2021 à la suite d’un profond désaccord entre lui et les instances du parti au sujet de son appui à la loi 21 sur la laïcité de l’État. Une position alors impensable pour le NPD, qui juge que cette loi est discriminatoire. « Il n’y a pas de rejet de l’obscurantisme religieux au NPD. Le parti l’accepte dans sa logique diversitaire. C’est presque devenu un culte », mentionne l’ex-militant néo-démocrate.

« Si tu appuies la loi 21 au NPD, t’es vu comme un nazi. »

– Jérémy Gabriel

Selon lui, en focalisant sur la défense des minorités, le NPD agit comme un repoussoir auprès des gens de gauche qui pensent que l’enjeu de la diversité ne devrait pas prendre autant de place. « Si on n’adopte pas la diversité telle que promue par le multiculturalisme canadien… à la minute où on a des réserves, on n’a plus notre place au NPD », soutient Jérémy Gabriel, qui est d’avis que le parti prône une conception de la diversité qui ne fait qu’accentuer les différences entre les communautés, plutôt que de les unir.

Philippe Lorange est doctorant en philosophie à l’Université de la Sorbonne et doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Il est aussi chroniqueur à Radio VM (photo : Samuel Boulianne / Facebook).

Une position que défend aussi Philippe Lorange, doctorant en philosophie ainsi qu’en sociologie. Cet universitaire qui est aussi un chroniqueur « plus à droite sur les questions identitaires » ne croit pas une seconde au virage « proche du peuple, des travailleurs et des syndicats » que le NPD et Avi Lewis tentent d’adopter. « Si c’était le cas, pourquoi ont-ils laissé passer une telle chose que ces cartes d’équité? Je trouve ça assez contradictoire », soutient-il en martelant que ce genre d’exercice s’inscrit dans un « wokisme » qui ne rejoint pas le Canadien moyen.

Rafaël Provost est le directeur général de l’organisme Ensemble pour le respect de la diversité. Il milite activement en faveur des politiques EDI (photo : Rafaël Provost / Ensemble pour le respect de la diversité).

« Être woke, ce n’est pas un défaut. C’est d’être pour la justice sociale, c’est d’être éveillé sur les injustices de notre société », répond à cet effet Rafaël Provost, directeur général de l’organisme Ensemble pour le respect de la diversité. Ce dernier félicite d’ailleurs le NPD pour son initiative d’avoir déployé ce système de cartes qui s’inscrit dans l’esprit des politiques EDI (équité, diversité et inclusion).

Est-ce que le système de cartes d’équité était parfait? « Ça peut effectivement ajouter une couche de discrimination et d’isolement pour les personnes marginalisées quand la majorité a l’impression qu’on essaie de tout réaménager pour accommoder ces personnes », reconnaît Rafaël Provost. « Mais le plus important, c’est que le parti a essayé quelque chose et que l’intention n’était pas mauvaise », conclut-il en mentionnant qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction pour implanter un contexte encore plus bienveillant dans l’avenir.

Retour aux sources ?

Même s’il pense que le NPD va dans une mauvaise direction avec ses politiques axées sur l’identité, Jérémy Gabriel reconnaît que « le parti retourne à ses sources » avec son nouveau chef. Sur le plan économique, il ne serait pas surpris qu’Avi Lewis modère certaines de ses idées, notamment sur l’industrie des énergies fossiles, afin de reconnecter avec un électorat de travailleurs.

David Lewis, grand-père d’Avi Lewis, en compagnie de Tommy Douglas, premier chef du NPD. Les deux sont alors au congrès de fondation du NPD, en 1961 (photo : Horst Ehricht / Bibliothèque et Archives Canada).

Car à seulement 10 % dans les sondages nationaux et avec seulement cinq députés au parlement fédéral, la question se pose pour Avi Lewis : souhaite-t-il maintenir son parti dans la marginalité ou préfère-t-il lui offrir une opportunité de croissance? Selon Marc André Bodet, si le NPD choisit la deuxième option, le chemin du succès passe par une reconstruction des châteaux forts néo-démocrates dans des comtés de travailleurs et d’agriculteurs du sud de l’Ontario et des provinces de l’Ouest. Après tout, c’est dans ces régions que l’aventure du NPD – et de son ancêtre la FCC – a débuté il y a près d’une centaine d’années.