Mercredi midi, c’est salle comble pour la Table du Pain : jusqu’à 300 paniers d’épicerie, dont le prix ne cesse d’augmenter, sont distribués chaque semaine. Et la demande augmente aux moments forts de la session ou en fin de mois, quand examens, emplois cumulés, frais de loyers et de scolarité ne permettent plus d’avoir ni les moyens ni le temps de manger, s’accordent les bénéficiaires.
Ils se sentent vides, sans toit. Ils, ce sont les frigos, mais surtout leurs propriétaires. Tout aussi « vides » que les rapports d’évaluation sur la précarité étudiante.

Face au pic de la pandémie, le nombre de bénéficiaires a semblé diminué pour l’année 2025. Mais cette réalité est trompeuse : les restrictions d’immigration ont fait chuter le nombre d’étudiants internationaux. L’insécurité alimentaire, quant à elle, n’a pas diminué, confie Giresse.
« On coupe dans l’épicerie pour payer le loyer. »
— un.e étudiant.e anonyme
Les associations étudiantes le confirment. Le frigo-partage de l’AESS se vide trop vite, s’effare Thomas Prévereau. « On met 200 $ [contre 50 $ l’année dernière] par semaine dans le frigo, et il n’y a plus rien deux jours plus tard. »

Au-delà du campus, les organismes communautaires ou les partis politiques alertent sans relâche sur la précarité financière, alimentaire, matérielle et résidentielle subie par la population étudiante. Autant de vulnérabilités souvent traitées isolément et résumées à une équation malheureusement simpliste : l’insécurité alimentaire est générée par l’inflation et des aides insuffisantes. Pourtant, se nourrir correctement n’est pas qu’une question de budget : cela suppose aussi des conditions et compétences adéquates, qui vont de pair avec un cadre de vie stable.
Précarité alimentaire ET résidentielle

Ariane Sousa-Caron, auxiliaire de recherche à l’Université Laval sur l’itinérance en contexte universitaire, estime que si la faim est criante chez les étudiants, elle peut révéler une autre forme de vulnérabilité bien moins médiatisée au cœur de la précarité alimentaire et résidentielle : l’itinérance. « La précarité alimentaire est à la fois un facteur de risque et une conséquence de l’itinérance », explique-t-elle. Quand le loyer vide le porte-monnaie, on mange moins ; quand on est sans toit, on n’a plus de cuisine.
Les données disponibles estiment à 3 % des étudiants québécois (enquête UTILE, Unité de travail pour l’implantation de logement étudiant) ayant connu une situation d’itinérance. Sur le campus de l’Université Laval, le comité de consultation nouvellement créé sur l’itinérance a recensé une vingtaine de cas depuis 2022, surtout des étudiants autochtones ou nouvellement arrivés, sans repères.
Cliquez sur le menu en bas à droite de l’infographie pour la consulter en détails (réalisation: Gaëllane Gouillon / L’Exemplaire)
En fait, les chiffres et les témoignages à ce propos sont maigres, mais le fait qu’ils passent sous le radar des études vaut mille mots. L’itinérance étudiante est souvent cachée : « On a entendu des anecdotes d’étudiants qui dorment dans les pavillons, à la bibliothèque ou même dans les centres de recherche », mais aussi dans leur voiture ou sur le canapé d’amis (couchsurfing). Mais ce qui émeut le plus la chercheuse, c’est que cette situation de précarité est invisibilisée par les étudiants eux-mêmes : honte, peur d’être expulsé, inconscience, penser qu’il y a toujours pire… Tout ceci explique que les chiffres sur l’itinérance échappent largement aux statistiques et seraient donc minorés d’au moins 25%. Autrement dit, plus d’étudiants que les chiffres ne le laissent apparaître sont victimes d’itinérance. Et comme si cela ne suffisait pas, les organismes de soutien sont tenus à la confidentialité.
Conséquences directes
Fatigue, isolement, baisse de concentration, les conséquences sont directes sur l’état physique, mental, social et la réussite scolaire des étudiants victimes de précarité. « Quand on est préoccupé par se nourrir ou se loger, il reste moins d’énergie pour travailler et étudier », confient plusieurs d’entre eux. Nabi Grace, responsable des communications de la Table du Pain, le constate : plus qu’un comptoir, son association aide autant en comblant le vide du ventre que le vide social. C’est aussi un lieu deréférencement vers d’autres ressources d’aide que le président juge adéquates pour solutionner des situations critiques, comme des cas d’itinérance.
Conséquences des déboires des étudiants pour se nourrir ou se loger, les initiatives étudiantes se multiplient : prochainement le Rassemblement pour l’Alimentation Durable et l’Innovation Solidaire (RADIS) offrira des repas à 5 $. Néanmoins, « on n’arrive pas à répondre à l’entièreté des besoins », reconnaît Thomas Prévereau.
Face à des besoins discrets mais urgents, une conviction traverse tous les témoignages : longtemps banalisée et sous-évaluée, la précarité étudiante n’a aucune raison d’être.



















