71% des jeunes âgés de 6 à 17 ans font usage de trois appareils électroniques et plus, selon l'étude La famille numérique de NETendances. (Photo : Sarah Rodrigue)

Les forces armées russes ont envahi des territoires ukrainiens le 24 février dernier. Cela a entraîné une vague d’anxiété chez les enfants et les adolescents. Troisième Guerre mondiale, invasion de l’Occident, attaques nucléaires… Les contenus que les jeunes consomment sur les réseaux sociaux sont souvent faux et alarmistes. Alors, comment les aider à naviguer dans cette mer d’informations? 

Jordan Proust, doctorant en journalisme à l’Université Laval et gestionnaire de communauté sur les réseaux sociaux, est témoin de la quantité importante d’informations engendrée par ce conflit armé.

Prenons l’exemple de la centrale nucléaire de Tchernobyl au nord-ouest de Kiev qui était aux mains des troupes russes dès les premiers jours de l’invasion. Les médias annonçaient que la centrale nucléaire était attaquée. « J’ai reçu plus de 100 messages de jeunes qui me demandaient si une explosion nucléaire pouvait être possible, raconte Jordan Proust. Lorsqu’on va plus loin dans le traitement de l’information et qu’on leur explique que c’est simplement un bâtiment administratif qui se situe à plus de 500 mètres du premier cœur nucléaire, ils se rendent compte qu’il n’y a pas vraiment de risque ».

« J’en déduis que les médias mainstream ne parlent pas à ce public [les jeunes], ou leur parlent, mais avec un message qui n’est pas amené de la bonne manière », croit le doctorant en journalisme. Pour lui, le fait de répéter une information entraine une déformation de la perception du conflit chez les enfants et les adolescents. Les jeunes sont ainsi tentés de se tourner vers les réseaux sociaux afin de s’informer sur l’invasion russe de l’Ukraine. Jordan Proust utilise donc Tiktok pour vulgariser l’information au sujet de cette guerre au grand public.

@pierremarieulavalEntretien avec Jordan Proust de la communauté Passion.Militaria♬ son original Apple User942786487

Les médias sociaux, amplificateurs d’anxiété

Les images et vidéos d’explosions et de cadavres liées à la guerre en Ukraine sont relayées sans filtres sur les médias sociaux. Elles peuvent être des sources de traumatismes pour certaines personnes. Même si les jeunes Québécois ne sont pas directement touchés par ce qui se passe en Ukraine, le fait d’être « bombardés d’images » potentiellement violentes affecte leur santé mentale, surtout s’ils ne sont pas encadrés par des adultes, explique Eve Pouliot, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Alors que le contexte pandémique a accru les troubles de santé mentale, de comportement, d’alimentation et de sommeil chez des personnes déjà symptomatiques, elle en a également générés chez d’autres. Le niveau de soutien (les ressources disponibles à proximité) et d’exposition à la catastrophe jouent aussi un rôle dans l’apparition des différents troubles, indique madame Pouliot .

Il faut prendre en considération que « les jeunes qui présentent une anxiété plus élevée dans le contexte de la pandémie vont habituellement augmenter leur utilisation des médias sociaux », relève madame Pouliot.

Les médias sociaux peuvent cependant être une source d’information et de soutien. Ils peuvent aussi permettre aux jeunes de rester en contact avec leurs amis, comme c’est le cas depuis le début de la pandémie. L’école à la maison a notamment obligé les foyers à s’équiper en appareils numériques et forcé les enfants à socialiser autrement.

Cependant plusieurs études à travers le monde confirment un lien entre l’utilisation des médias sociaux et les troubles de santé mentale, comme l’anxiété et la dépression, chez les jeunes. Ces études concluent en générale que les médias sociaux sont une source supplémentaire de stress pour des personnes qui ont des symptômes préexistants. De plus, l’intensification de l’utilisation des médias sociaux aggrave ces symptômes. Les chercheurs suggèrent plusieurs pistes d’exploration, comme l’étude des algorithmes de ces médias.

« Les catastrophes ou événements de crise peuvent générer du stress, de l’anxiété, des symptômes dépressifs, des symptômes de stress post-traumatique dans l’ensemble de la population »,  Eve Pouliot, professeure en travail social.

Eve Pouliot
Eve Pouliot est spécialisée dans les catastrophes naturelles et technologiques sur les jeunes. Elle fait actuellement de la recherche sur la pandémie de COVID-19, considérée comme une catastrophe naturelle. (Photo : Pigment B)

Ces évènements-catastrophes « affectent particulièrement des groupes à risque ou des populations vulnérables comme les jeunes ». Par l’exemple, lors de la catastrophe de Lac-Mégantic en 2013, les jeunes des localités périphériques qui n’avaient pas directement assisté au déraillement du train et à l’explosion ont été « trois fois plus nombreux à présenter des symptômes de stress post-traumatique modéré ou élevé » que les enfants de Lac-Mégantic, affirme Madame Pouliot, au vu des résultats des études auxquels elle a participé.

L’une des causes de ces symptômes serait la forte exposition des jeunes aux informations répétitives dans les médias et les médias sociaux, dont les images du « champignon » lors de l’explosion qui a suivi le déraillement du train.

Accompagner les ados sans rien imposer

Eve Pouliot encourage à ne « pas minimiser les événements, valider ce que les jeunes disent, leurs émotions, essayer d’engager la discussion avec eux pour leur permettre de s’exprimer sur ce qu’ils ressentent, puis d’accueillir ça avec empathie ». Lorsque les enfants font un usage passif des médias sociaux, ils tombent dans les algorithmes qui proposent des contenus similaires aux vidéos parfois alarmistes et fausses qu’ils regardent. Il faut donner « un rôle actif » aux jeunes, les encourager à prendre la parole et à trouver des solutions permettant de favoriser la résilience.

Jonathan Le Prof enseigne en monde contemporain au secondaire. Depuis quatre ans, il vulgarise plusieurs sujets d’actualité notamment sur ses propres réseaux numériques.

Jonathan Le Prof est un activiste pédagogique. Son but est de vulgariser des faits de société et des causes sociales de manière pédagogique.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, il a rapidement constaté que ses élèves étaient de plus en plus anxieux. Les contenus partagés sur les réseaux sociaux, plus particulièrement sur Tiktok, alimentaient la crainte d’un troisième conflit mondial et d’une invasion russe de l’Occident. Celui que l’on surnomme Jo Le Prof a réalisé que les jeunes étaient mal outillés pour affronter cette vague de désinformation. «J’utilise les réseaux pour faire une version 3.0 d’une salle de classe, pour prendre les sujets les plus d’actualité possible, mais les vulgariser assez pour qu’un ado puisse les comprendre». En effet, l’école est «un facteur de protection extrêmement important chez les jeunes», selon Eve Pouliot. L’éducation peut faire une différence chez les jeunes qui se sentent moins bien en raison des contenus qu’ils consomment. Et Jo croit que non seulement les jeunes, mais aussi le grand public, peuvent bénéficier des explications qu’il apporte au sujet de la guerre en Ukraine.

 

De son côté, la professeure Eve Pouliot invite les parents à prêcher par l’exemple en instaurant  des temps de déconnexion ou en mettant de côté leur propre cellulaire de temps en temps. L’écoute de nouvelles positives peut aussi aider à contrecarrer les effets négatifs des réseaux sociaux. « Les adultes devraient encourager les jeunes à consommer ce genre de contenus », recommande-t-elle sans oublier d’être attentifs aux signaux d’alerte tels que des changements d’attitudes, des comportements inhabituels relatifs au sommeil, au temps d’écran, à l’isolement par rapport aux amis et des variations dans les résultats scolaires.