En mars 2020, la façon de travailler change pour des millions de personnes au Canada et au Québec. En raison de la pandémie de la COVID-19, plusieurs entreprises convergent vers un mode de travail virtuel pour poursuivre leurs activités. D’après une étude de Statistique Canada, la main-d’œuvre de 15 à 69 ans travaillant la majorité du temps à domicile a augmenté de 16 % entre février et mars 2020. Un mois plus tard, en avril 2020, elle augmente cette fois de 17 %.
Même si ces proportions ont diminué dans les dernières années – avec la fin de la pandémie et des mesures de distanciation sociale –, le nombre de personnes exerçant le télétravail est resté nettement plus élevé qu’avant la pandémie, selon un portrait réalisé par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).
Le télétravail est en fait plus ancien que ce que l’on pourrait penser. Il faut remonter 50 ans en arrière pour en trouver les premières traces et le voir évoluer (infographie réalisée par Henri Paquette / L’Exemplaire).

Aujourd’hui, le travail hybride semble avoir la cote. Dans une étude sur les tendances du télétravail au Canada en 2026, l’agence Robert Half soulève que 56% des personnes cherchant un emploi souhaitent trouver une modalité de travail hybride. Une réalité qui n’est pas sans lien avec les nombreux avantages que procure le télétravail. Il élimine la perte de temps associés aux déplacements, engendre des économies monétaires, permet une réalisation plus efficace de tâches cognitives demandant de la concentration et permet une meilleure conciliation entre le travail et la vie personnelle et familiale, relève par exemple l’ISQ.

Malgré ces avantages, la présidente du Conseil du Trésor, France-Élaine Duranceau, demeure catégorique à l’endroit des fonctionnaires québécois : « Il faut venir au bureau, c’est là que ça se passe, c’est là qu’on innove, c’est là que les gens apprennent à se connaître », a-t-elle dit en conférence de presse. Une affirmation que le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) remet en cause. « Nous avons des équipes de travail qui sont éclatées à travers l’ensemble du Québec. Une équipe peut compter quelqu’un à Rimouski, quelqu’un à Québec, un autre à Rouyn-Noranda, et le gestionnaire peut être à Montréal. Même si on ramène ces gens-là au bureau, s’ils ont besoin de se concerter, ils vont faire une rencontre Teams quand même », illustre le président général du SFPQ, Christian Daigle. Selon lui, cet exemple prouve qu’un retour au bureau n’augmentera pas la productivité ni la collaboration des travailleurs.

S’il est vrai que le télétravail génère des irritants pour certains travailleurs, comme l’isolement social ou une difficulté à établir une routine, Christian Daigle répond que tout était déjà en place pour permettre aux employés de travailler en présentiel s’ils préféraient cette option.
Avec ces arguments en poche, le leader syndical reproche au gouvernement d’avoir manqué de transparence quant aux raisons invoquées pour obliger ce retour au bureau. « C’est une réponse à une commande politique des chambres de commerce qui trouvent que les centres-villes sont désertés », soutient Christian Daigle, qui rejette l’argument avancé par certains selon lequel un retour des fonctionnaires au bureau revitaliserait l’économie des centres-villes.
La théorie de l’autodétermination

Il est bien difficile de trancher si le télétravail est positif ou négatif, mais la théorie de l’autodétermination permet tout de même d’analyser ses répercussions. Selon le psychologue organisationnel, Jacques Forest, cette théorie veut que la performance et le bien-être au travail reposent sur la motivation d’un travailleur. Pour favoriser cette motivation, un environnement de travail doit répondre à trois besoins psychologiques : l’autonomie, la compétence et l’affiliation.
Il faut donc analyser si le contexte de travail engendre des nuisances sur les « sphères de vie » du travailleur (autonomie), l’encourage à mieux exécuter ses tâches (compétence) et lui procure un soutien ou une appartenance sociale (affiliation). Pour l’illustrer, Jacques Forest explique qu’un aspect positif du télétravail serait qu’il facilite l’équilibre entre les sphères de vie, alors qu’un point négatif serait qu’il diminue les contacts humains.
« Le télétravail est possible
lorsque la tâche le rend possible. »– Jacques Forest
En fait, tout dépend du contexte dans lequel on travaille. Et les quelques fonctionnaires que nous sommes allés rencontrer à la sortie des bureaux sur Grande Allée, au centre-ville, quelques semaines après l’instauration de la directive gouvernementale, semblent s’accorder avec ce constat.
L’une des idées mises en avant par le gouvernement pour justifier l’obligation d’un retour en présentiel pour les fonctionnaires est que le télétravail nuirait à la productivité. Or, pour la professeure en organisation du travail à l’Université TÉLUQ, Diane-Gabrielle Tremblay, cette idée semble « farfelue ». Elle précise que la productivité des tâches dans la fonction publique ne peut pas être évaluée comme on le fait dans d’autres secteurs. « Les activités de l’administration publique sont rarement comptabilisées de manière très précise », explique la professeure. S’appuyant sur une étude de Statistique Canada, l’experte ajoute qu’une majorité de télétravailleurs se disent autant ou plus productifs qu’en présentiel. Diane-Gabrielle Tremblay soulève d’ailleurs quelques mythes rattachés au télétravail, croyances décortiquées dans le diaporama ci-dessous.
La spécialiste en organisation du travail, Diane-Gabrielle Tremblay, a relevé trois mythes majeurs concernant le télétravail et le travail en présentiel lors de son entrevue avec L’Exemplaire (diaporama réalisé par Mano Le Bris / L’Exemplaire).
Les espaces ouverts mal adaptés y seraient pour beaucoup dans cette baisse de productivité ressentie par les travailleurs. Bien qu’ils permettent aux gestionnaires de garder un œil sur leurs employés, des études ont révélé que les espaces à aire ouverte nuisent souvent à la concentration en raison des bruits ambiants. Des entreprises décident ainsi de réaménager ces espaces en créant des zones de travail insonorisées et au goût du jour. Cela permet d’adopter une formule de travail hybride qui favorise autant le bien-être des employés que la productivité des entreprises.

L’agence de relations publiques Théo fait partie de ceux qui voient d’un bon œil le télétravail, tout en nuançant sa préférence aux réalités de son entreprise. Créée après la pandémie, cette agence fonctionnait entièrement en télétravail, jusqu’à ce qu’elle opte récemment pour une journée en présentiel par semaine. La propriétaire de l’agence, Myranie Tremblay, souligne qu’en quatre ans d’existence, la productivité n’a jamais été un enjeu pour l’entreprise, même si ses employées sont la plupart du temps à distance.
Elle admet cependant que la petite taille de l’équipe facilite le fonctionnement en télétravail. « Dans l’équipe, on est cinq personnes et ça se passe super bien! En toute transparence, je pense que si on était sept ou plus, ce serait difficile de travailler en télétravail », explique Myranie Tremblay. La gestionnaire mentionne aussi que le travail en présentiel est préférable pour former de nouvelles recrues. Comme quoi le télétravail n’est pas adapté à toutes les situations.
Le retour au bureau semble être la nouvelle tendance au sein des administrations publiques. À compter du 6 juillet prochain, les fonctionnaires fédéraux devront travailler obligatoirement 4 jours par semaine au bureau. Leurs cadres, eux, devront travailler 5 jours au bureau. Dans un monde post-pandémique où le télétravail s’est considérablement implanté, il y a lieu de se demander s’il constituera de plus en plus un sujet de discorde entre les syndicats et les employeurs qui pourrait faire l’objet de négociations à venir. Les travailleurs pourraient-ils bientôt revendiquer un droit au télétravail?



















