Le phénomène du true crime ne date pas d’hier, mais l’essor des nouvelles technologies lui a donné un nouveau souffle. La popularité croissante de ces histoires vraies peut possiblement être liée à une fascination pour la peur, tout comme à un besoin humain de donner une signification aux événements. On consomme ces contenus malgré le sentiment d’inquiétude qu’ils peuvent susciter, à l’instar de certains étudiants de l’Université Laval, qui entretiennent des relations variées avec ce genre de récit.

Journaliste et directrice adjointe du Bureau d’enquête de Québecor, Kathryne Lamontagne raconte que son propre intérêt pour les affaires criminelles lui vient de sa jeunesse alors que l’habitude de regarder les nouvelles était très présente chez elle. Pour elle, c’était fascinant : « ça nous semble loin aussi le crime. On n’est pas victimes d’actes criminels, on connaît peu de gens généralement qui sont victimes d’actes criminels. Mais quand ça arrive, ça soulève la curiosité, l’empathie, la compassion, le questionnement, la peur… ».

Kathryne Lamontagne, journaliste et directrice adjointe au Bureau d’enquête de Québecor (photo : Stevens LeBlanc / Québecor).

Du côté des médias, elle explique que leur attirance pour les affaires judiciaires, policières et criminelles vient d’abord et avant tout du fait qu’elles sont d’intérêt public. Médiatiser le système de justice et toutes ses étapes permet aussi d’éduquer le public « sur la justice, sur nos institutions, sur les conséquences possibles aussi et sur les impacts », soutient Mme Lamontagne.

« Si on entend un témoignage poignant d’une mère de famille qui vient de perdre son fils parce qu’il a été heurté par un individu qui a consommé de l’alcool, ça va peut-être décourager des gens de consommer de l’alcool et de prendre le volant. Si, en plus, cette personne-là est arrêtée, qu’elle est reconnue coupable et qu’elle est condamnée à une lourde peine, ça va peut-être encore plus décourager les gens », illustre-t-elle.

Selon Kathryne Lamontagne, la population s’y intéresse elle aussi, car les affaires judiciaires ont « un côté profondément humain ». Elles jouent sur les émotions, les touchent et permettent certaines personnes de se projeter dans ces histoires vraies.

Ayant déjà été, par le passé, journaliste judiciaire, elle évoque que les contenus true crime tels qu’ils sont connus aujourd’hui découlent toujours d’un crime, d’une enquête policière ou d’une affaire judiciaire. Pour la journaliste qui a aussi réalisé deux documentaires dans la dernière année, ce type de récit permet « d’aller un petit peu plus loin, de rencontrer d’autres personnes, de fouiller une affaire ».

Elle donne en exemple le cas de Serge Rivard, accusé et condamné pour fraude, qu’elle a traité dans Le prince charmant n’existe pas. « Dans le cadre du documentaire, on est allé chercher jusqu’à une vingtaine de victimes. On s’est rendu compte que c’était un modus operandi qu’il reproduisait depuis plus de 20 ans. Serge Rivard n’a pas été accusé et reconnu coupable pour toutes ces allégations, mais dans le documentaire, on est allé plus loin », affirme-t-elle.

Elle-même grande consommatrice de balados de ce genre, Kathryne Lamontagne souligne l’importance de rapporter strictement les faits dans ses productions. Pour elle, ils sont déjà « sensationnels en soi ». La journaliste trouve d’ailleurs que la qualité de certains contenus produits au Québec en matière de true crime est exceptionnelle. « J’aime qu’on me raconte des histoires qui sont vraies. C’est ce que j’aime le plus et, évidemment, mon travail est de raconter des histoires qui sont vraies », ajoute-t-elle.

La frontière entre le journalisme et ces contenus est donc assez fine, bien qu’ils constituent deux sphères distinctes. Les faits divers fascinent le public depuis longtemps, qu’ils soient issus du journalisme, de la création de contenu ou d’ailleurs. La culture populaire québécoise en est ponctuée d’exemples très variés, pouvant s’étaler des statues de cire de la fin du 19e siècle aux balados et documentaires d’aujourd’hui.

Profession méconnue

Cet engouement pour le true crime met aussi en lumière les enquêteurs privés, une profession parfois méconnue. L’enquête privée fait d’ailleurs l’objet d’une formation réglementée dans les cégeps de la province. Une attestation d’études collégiales permet d’obtenir, par la suite, un permis émis par le Bureau de la sécurité privée, sésame nécessaire pour exercer cette activité professionnelle.

Au Québec, plusieurs firmes d’enquêtes privées existent, souvent spécialisées dans les enquêtes domestiques ou pour les entreprises privées. Dans un autre registre, l’organisme Meurtres et Disparitions irrésolus du Québec (MDIQ) constitue une ressource bénévole importante pour les familles en quête de réponse.

En 2017, Stéphane Luce trouvait « qu’il n’y avait pas assez de véritable travail de terrain pour tenter de trouver des informations sur des cold cases existants au Québec ». Il a donc fondé l’organisme, dont il est aujourd’hui le président, tout en y agissant comme enquêteur bénévole.

Stéphane Luce, président-fondateur et enquêteur privé pour Meurtres et Disparitions irrésolus du Québec (photo: MDIQ).

Sa sensibilité à la cause est toutefois plus ancienne. Il se rappelle d’avoir été confronté à des familles de personnes disparues alors qu’il travaillait pour un autre organisme, il y a plusieurs années. « J’ai constaté que c’était douloureux une disparition, surtout après plusieurs jours. Que c’était pratiquement aussi douloureux que le meurtre irrésolu de ma mère que moi j’avais vécu dans le passé. Je me souvenais comment moi je m’étais senti à ce moment-là. Puis la réflexion que j’ai eue, c’est qu’une disparition, c’est un meurtre irrésolu potentiel », explique M. Luce.

Il ajoute que cela fait partie des raisons qui l’ont poussé à inclure les cas de disparitions irrésolues dans le mandat de son organisme en 2017.

Johannie Veilleux, vice-présidente et enquêtrice pour Meurtres et Disparitions irrésolus du Québec (photo : MDIQ).

MDIQ s’appuie sur une équipe d’enquêteurs bénévoles affairés à récolter de l’information dans le but de faire avancer ou de relancer les enquêtes policières. Johannie Veilleux, vice-présidente de MDIQ et enquêtrice, souligne que la formation collégiale est nécessaire pour tous les enquêteurs, mais elle considère qu’une fois ce permis obtenu, il est surtout important de continuer à prendre de l’expérience.

Entre visibilité et désinformation

M. Luce mentionne qu’il arrive que des cas soient oubliés par la population au fil du temps. Mais, selon Mme Veilleux, le true crime peut les faire remonter dans la mémoire collective. « Les podcasteurs de true crime et tout ça, ça apporte de la visibilité sur des cas qui sont irrésolus et peut-être même oubliés depuis plusieurs décennies. […] Offrir de la visibilité comme ça, ça nous apporte de l’information du public. Puis, on peut travailler avec cette information-là, ce qui nous aide à faire avancer les dossiers », soulève l’enquêtrice de MDIQ.

Toutefois, cette visibilité accrue n’est pas sans conséquences pour les enquêtes. Johannie Veilleux apprécie l’information du public dans son activité, mais ces informations peuvent s’avérer erronées voire l’induire en erreur. Certaines personnes souhaitent également « se rendre intéressantes » en fournissant des pistes. À cela s’ajoute le risque de désinformation véhiculée par certains contenus diffusés par des créateurs de contenus.

« Une disparition, c’est un meurtre irrésolu potentiel. »

— Stéphane Luce

Cependant, les deux enquêteurs de Meurtres et Disparitions irrésolus du Québec s’entendent pour dire que lorsque les contenus true crime sont bien faits, ils sont pertinents. Pour M. Luce, l’accord de la famille est un élément à ne pas négliger.

Quant à Mme Veilleux, elle ajoute qu’il est important de ne pas traiter les affaires de façon sensationnaliste. « Ça fait des clics, oui. Par contre, la famille qui va peut-être tomber sur cet audio-là va peut-être revivre ses souffrances ». Cette prise en compte devient une préoccupation éthique importante dans la création de ce genre de contenus.

Format balado

Au Québec, un nombre croissant de créateurs orientent leurs contenus vers le true crime depuis plusieurs années. Émile Gauthier et Sébastien Lévesque se sont lancés dans cet univers en 2017 avec la création de leur balado Distorsion. Au micro, ils traitent d’histoires étranges de l’ère numérique : affaires non résolues, histoires émanant du dark web, piratage, vols de données ou simplement « bizarres », décrit M. Gauthier.

Chaque épisode traitant d’un sujet ou un cas, M. Lévesque raconte qu’avant le début de chaque saison, son collègue et lui s’assoient ensemble pour déterminer une certaine thématique ou direction, tout en respectant la ligne éditoriale « des histoires étranges de l’ère numérique: une fois qu’on a nos sujets, on se lance dans la recherche. Maintenant, on a des recherchistes aussi qui nous aident sur le Web parce que c’est beaucoup de travail. En fait, c’est l’étape qui demande le plus de travail ».

Les sujets sont sélectionnés notamment en fonction de ce qui fait jaser les internautes ou parce qu’ils sont « tombés » tous les deux sur quelque chose d’inédit et qui pique leur curiosité : « Je me rappelle de l’histoire de Nasubi, un jeune homme japonais qui s’est retrouvé dans une téléréalité où il devait, sans même le savoir, survivre en gagnant des concours », évoque Émile Gauthier.

Plusieurs autres balados cohabitent avec Distorsion dans le paysage québécois en matière de true crime. Captives, créé à l’été 2020 par Annie Laurin et Michèle Ouellette, deux grandes consommatrices de balados, provient d’une envie de se lancer dans un projet en rapport avec la justice, même si elles n’exercent pas de métiers connexes avec ce milieu professionnel. « Souvent, quand on entrait dans cet univers-là, soit les documentaires ou les balados, Annie et moi, on s’en parlait pendant des heures. On finissait de toute façon par fouiller complètement, être un peu ding-dong, puis d’aller vraiment au bout de ces histoires-là », explique Michèle Ouellette.

« On s’est dit : “Parfait, on va se lancer !” On va tenter de créer le balado que nous on aurait envie d’écouter, qui porte sur des cas essentiellement du Québec parce qu’il y en n’avait pas tant que ça au Québec, à ce moment-là », raconte Annie Laurin, tout en soulignant que le projet a un caractère familial — elles sont demi-sœurs.

Un an de travail

Même si le balado est autoproduit, car « amateur » indique Mme Laurin, il était important pour les créatrices d’être très rigoureuses dès le départ. Elle précise qu’une saison prend généralement un an de travail et qu’elle s’occupe de la présentation des cas résolus, tandis que sa partenaire planche sur ceux non résolus.

Un sujet à la fois, les deux femmes s’affairent à rechercher et décortiquer toutes les sources d’information disponibles pour bien s’approprier les récits avant de les raconter. « Depuis cinq ans, même six, on a développé un incroyable réseau de contacts pour aller maintenant creuser certains sujets qu’on maîtrise peut-être moins », mentionne Annie Laurin.

Michèle Ouellette inclut également des discussions avec les familles ou encore avec des personnes comme Stéphane Luce de MDIQ dans sa recherche. Elle souligne d’ailleurs avoir été particulièrement touchée par certains cas où elle a eu un contact direct avec les familles.

Outre les contenus produits, ce fort engouement pour le true crime soulève plusieurs questions, notamment le fait que ces histoires judiciaires sont transformées en marchandises médiatiques. Plusieurs créateurs de contenu marchent ainsi sur une mince ligne entre information, divertissement et respect des victimes, comme l’expliquent nos quatre coproducteurs de balados.

 

Dans leur livre justement intitulé True Crime: Key Themes and Perspectives, les auteurs Ian Cummings et Martin King soulignent dans cet autre balado que « derrière ces histoires se cachent de vraies victimes et des implications éthiques inconfortables ». À ce titre, les coproducteurs de balado que nous avons rencontrés reconnaissent que le true crime revêt un caractère sensationnaliste et qu’il constitue pour eux une certaine source de revenus, mais ils disent s’imposer des règles éthiques, afin de ne pas franchir certaines limites et de respecter l’histoire des victimes ainsi que celle de leurs familles. « Si la famille devait l’entendre, que ce soit la famille des victimes ou même la famille des criminels, est-ce que moi je serais à l’aise à ce qu’elles l’entendent », exprime Mme Laurin du balado Captives. À cela s’ajoute que les deux animatrices se donnent également un devoir de mémoire.

De leur côté, les producteurs du balado Distorsion cherchent à aborder les histoires de true crime, notamment celles liées au numérique, dans une optique positive. « On aime utiliser ces histoires-là pour faire de nous de meilleurs citoyens numériques […] Qu’est-ce qu’on peut apprendre de ces histoires-là, qu’est-ce qui peut faire en sorte que ça arrive moins », témoigne M. Gauthier.  

Au-delà du divertissement, le true crime servirait alors d’outil pour accroître la visibilité de dossiers non élucidés. Parce que, comme le rappelle Johannie Veilleux de MDIQ : « C’est important de ne pas oublier ces victimes ».